Still Alice, lutter pour ne pas oublier

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Still Alice de Wash Westmoreland et Richard Glatzer
4,5 / 5 Artichauts
« Live in the moment »

Jamais je n’avais vu Alzheimer en sujet principal au cinéma. Alzheimer, c’est un peu la maladie cauchemar et cette phrase de Alice, personnage principal, atteinte d’une forme précoce de la maladie, est révélatrice d’un dilemme des plus terribles: « I wish I had cancer ». La souffrance physique est-elle préférable à l’oubli? L’oubli des souvenirs, des lieux, des rires, des visages, du nom de ses enfants, puis des mots. Y a-t-il pire que d’oublier ceux que l’on aime, qui l’on est et comment être, tout simplement ? Y a-t-il pire que de savoir que l’on va oublier? Que l’on va même oublier qu’on a peut être transmis la maladie à ses enfants…

Alice est une femme faite de mots, elle est linguiste, enseignante à Columbia, New York. 50 ans, au sommet de sa vie et de sa carrière. Qui mieux que Julianne Moore – spontanée, les pieds sur terre, sans fard ni paillettes – pour interpréter une femme accomplie, follement intelligente, mère et épouse comblée, chercheuse reconnue. On pense à toutes les récompenses que l’actrice a reçu pour ce film et on comprend ce qui a ému les jurés. Son regard, assuré dans les premières minutes du film, se perd dans le vide au fur et à mesure du film, mais il garde son intensité. Celle-ci change simplement de nature : tranquille, surprise, effrayée, tétanisée ; plus Alice les oublie, plus les mots manquent pour décrire le jeu de Julianne Moore : on est plongé avec elle dans la maladie, on cherche avec elle, on ressent sa frustration. On pleure, beaucoup.

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La réalisation participe grandement à transmettre les émotions d’Alice de l’intérieur. Alors qu’elle se perd dans le campus de Columbia, l’image autour d’elle devient floue, tout tourne et la caméra instable nous fait trembler et suffoquer avec Alice. Quand elle déambule, la caméra, à l’épaule, la suit. Quand elle fixe le vide, les yeux dans le vague, l’image ne bouge pas d’un millimètre. Les dialogues au cours des dîners de famille, lorsque tous se mettent à parler en même temps ou encore les disputes qui s’enchaînent fatiguent le spectateur en même temps qu’ils épuisent le personnage de Julianne Moore. La musique et le son jouent également leur rôle. Les morceaux de musique classique accompagnent les émotions les plus fortes, nos larmes, sans les provoquer et les silences ponctués des respirations saccadées d’Alice montrent la difficulté sa lutte contre la maladie.

Parfois, des gens ont ri dans la salles : « Sorry, I forgot, I’ve got Alzheimer » déclare Alice pour se justifier d’avoir été absente à un dîner important pour son mari. J’ai souri mais le cœur n’y était pas. Plus tard, on comprend que c’est parce qu’elle n’ose plus se mettre dans des situations socialement embarrassantes qu’elle a évité ce dîner. Alzheimer dépossède de soi et même les plus intelligents se retrouvent démunis quand ils ne trouvent plus les mots. Selon les recherches d’Alice, les enfants ont un instinct pour apprendre à parler avant même d’aller à l’école, une personne atteinte d’Alzheimer perd cet instinct. Plus tard, alors qu’elle tente de suivre les instructions d’une vidéo qu’elle a réalisé aux premiers stades de sa maladie pour se suicider, elle est contrainte d’emmener avec elle l’ordinateur, incapable de retenir plus de trente secondes l’information capitale.

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Certains préfèrent en rire et finalement je les comprends. Je me souviens des histoires d’une voisine dont la mère avait la maladie : une patiente de la maison de repos avait été, autrefois, très mondaine. Dès que quelqu’un arrivait à la maison de retraite, elle l’accueillait comme elle aurait accueilli un invité de marque. Pour dédramatiser nous avions ri tout l’après-midi des excentricités de ces vieilles personnes atteintes de la maladie. Le problème, c’est qu’Alice a l’âge de ma mère, de nos mères. Dans le film, la situation est tragique, elle est perdue et l’image d’elle dans la vidéo est tellement rassurante et maternelle qu’on a envie qu’elle avale toutes ces pilules. Ceux qui nous font hésiter dans cette envie sont ces enfants. Certes, elle a oublié leur nom, mais son corps se rappelle qu’elle les aime et que cet amour est réciproque.

Kristen Stewart est définitivement de plus en plus convaincante, son air rêveur mais révolté convient parfaitement au personnage de Lydia, la plus jeune fille d’Alice. Elle est comédienne, ne veut pas faire d’étude et ose dire et demander ce que sa sœur ou son frère ne voudraient pas entendre. Elle refuse même de faire le test pour savoir si elle porte le gêne de la maladie. La première dispute entre la mère et la fille porte sur le métier de cette dernière qui, pour Alice/Julianne Moore, n’en est ironiquement, pas un. C’est pourtant dans les différents rôles de Lydia que sa mère se retrouve et ce sont ses interprétations qui l’émeuvent (il faut avouer que la jeune actrice est très convaincante dans ces scènes). C’est également elle qui inspire le discours qu’Alice prononce à l’occasion d’un rassemblement de médecins, de malades et de leur famille. Elle sait qu’elle l’oubliera, mais elle grave en nous chacun de ses mots, un message de vie plus que d’espoir : « Live in the moment ».

Mathilde Dumazet

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