Soudain, un monde s’écroule

2016-2017 Theatre de l' Odéon
 " Soudain l'été dernier" 
de Tennessee Williams
 mise en scène: Stéphane Braunschweig

avec Jean-Baptiste Anoumon, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, Glenn Marausse, Luce Mouchel, Marie Rémond

Après avoir repris la tête du Théâtre de l’Odéon en début d’année, Stéphane Braunschweig présente sa première création en tant que directeur dans la salle historique du 6ème arrondissement. Sa mise en scène de Soudain l’été dernier oscille entre mystique sociale et exploration de la folie, le tout avec un certain sens de l’humour et une ambivalence assumée, comme pour prendre de la distance avec ce Monde qui chute.

Au cœur du récit, la mort de Sébastien Venable, survenue « l’été dernier » et qui continue à hanter ceux qu’il a quitté. On retrouve Violet Venable, sa mère, alcoolique et écrasante matrone obsédée par le souvenir pur de son fils, et, de l’autre côté, Catherine, la cousine de Sébastien.  Cette dernière, internée à l’hôpital Saint Mary, aurait vu son cousin mourir à Cabeza de Lobo, et alors même que Mrs Venable le nie avec force, cet épisode terrible semble peser de tout son poids, comme un héritage laissé en suspens.

sled_carecchio_9

Soudain l’été dernier laisse avant tout planer les non-dits, les ambiguïtés, les dévorations relationnelles. L’action prend place au cœur de cette brillante scénographie, espèce de jungle hors du temps, espace mental indéfinissable où s’affrontent les egos et les folies ; cette jungle où les noms s’effacent, un temps enclose dans un espace blanc et capitonné, clinique, éclairé par la lumière froide des néons. Une jungle où se jouent une histoire de famille comme destruction des acquis et des mythologies individuelles construites par tout un chacun pour se protéger et rester au bord du précipice. Au milieu de cette déréliction générale, la folie se fait entendre d’une voix claire, quasi-prophétique. L’écho de Catherine, le récit terrible des événements qui survinrent « l’été dernier » à Cabeza de Lobo, rappellent cette mère infanticide des Bacchantes d’Euripide comme le souligne lui-même Braunschweig; alors que, prise de démence, elle tue son fils et lui arrache la tête, elle amène sa tête au roi, et dans un éclair de lucidité, elle se rend compte avec horreur de la teneur de son acte. Comme une évocation de l’étrange rapport de force entre Sébastien et sa mère, la mise sous cloche de son homosexualité, le fait même qu’il l’utilisait, ainsi que plus tard, sa cousine, pour attirer de jeunes gens ; l’étouffement de sa sexualité sous l’autorité parentale l’enfermait dans une dynamique castratrice où sa mère tâchait de le conserver selon ses souhaits. Cet équilibre instable se brise finalement un été dans une vision apocalyptique où ce lien meurtrier s’incarne, comme la réalisation d’une tension qui était restée jusqu’ici invisible. Et alors que Catherine met au jour par son récit, cette dévoration, le fil ténu sur lequel se maintenant l’équilibre social craque enfin. « Peut-être faudrait-il envisager la possibilité qu’elle ait raison » dit le médecin, comme une résonnance de cette folie qui éclaire le monde, cette folie marginalisée qui porte sur son environnement un regard que les autres ne peuvent avoir. Si Catherine était folle avant que Sébastien ne la prenne sous son aile, c’est peut-être cette lucidité paradoxale qui fit éclater les règles et les conventions sous lesquelles chacun s’abritait pour supporter l’insupportable.

Dans une mise en scène d’une simplicité et d’une intelligence certaine, Stéphane Braunschweig éclaire la pièce de Tennessee Williams, impeccablement interprétée, sans maniérisme ni intellectualisme inutile. Il met en tension les ambiguïtés, se confronte aux rapports biographiques de l’œuvre à son auteur tout en lui laissant son autonomie. Ces personnages hors du monde naviguent dans un espace quasi-pirandellien où l’action insoluble laisse place à un univers qui s’écroule, lentement mais sûrement.

Bertrand Brie

Jusqu’au 14 avril à l’Odéon – Théâtre de l’Europe (salle du 6ème arrondissement)
Crédits photo: Elizabeth Carecchio

Comments

  1. Je l’ai vu la semaine dernière à Marseille en spé théâtre avec ma classe de Khâgne, j’ai adoré ! Je ne connaissais pas le texte, qui est incroyable, et c’est probablement l’un des spectacles que j’aurai préféré de ces deux ans d’option !

Leave a Reply