Six personnages en quête d’auteur: dans les entrailles du théâtre

Photographie de Jean-Louis Fernandez
Photographie de Jean-Louis Fernandez

Créée en 2001, puis rejouée en 2014, l’adaptation de Six personnages en quête d’auteur par Emmanuel Demarcy-Motta a ensuite été  portée sur les scènes du monde entier, de Singapour à New York, en passant par Londres, pour être finalement de retour au Théâtre de la Ville, du 31 mars au 9 avril 2016. Et ce succès se comprend : sa mise-en-scène de la pièce mythique de Pirandello nous emporte dans un monde instable et fantasmatique, inquiétant et onirique – ou cauchemardesque. Le spectacle s’ouvre sur la répétition d’une pièce… de Luigi Pirandello, justement, un auteur dont on ne comprend apparemment jamais rien à ce qu’il écrit. Le Directeur du théâtre mène ses comédiens d’une main de fer, ou du moins essaie, tandis que leurs gesticulations burlesques suscitent nos rires. Soudain, l’atmosphère se fait lourde : six étranges personnages viennent de pénétrer sur le plateau, entièrement vêtu de noir, semblant appartenir à un autre monde, entouré d’une aura irréelle.

L’effet d’écho conféré à leurs voix, leur démarche volontairement ralenti crée un ironique effet d’emphase, assez amusant. Pourtant, rapidement, le théâtre dans le théâtre se met en place, et le drame se déploie. En effet, ces personnages en quête d’auteur veulent voir leur drame mis en scène. C’est la mission qu’ils imposent au Directeur du théâtre, dont les comédiens se font spectateurs. L’aura inquiétante des six personnages envahit le plateau, tandis qu’ils se mettent à jouer leur atroce histoire. Celle d’une petite famille bourgeoise, au sein de laquelle sont bientôt révélées la prostitution et l’inceste auxquels s’est livrée la belle-fille durant des années. La frontière entre réel et imaginaire est plus turbulente que jamais, tandis que Pirdandello interroge les mécanismes de création de cette énigme qu’est le théâtre. Les six personnages ont en effet du mal à voir une partie de leur identité transposée dans les comédiens chargés de leur rôle. Six personnages en quête d’auteur compose une sorte de vertigineux miroir, à travers duquel raisonne le rire de l’inquiétante Valérie Dashwood (la belle-fille).

La direction d’acteur est en effet magistrale. Extrêmement séduisante mais si ambiguë, Valérie Daswhwood tire son épingle du jeu et mène l’action en déesse infernale et irrésistible. Hugues Quester et Sarah Karbasnikoff, jouant le père et la mère du seul « fils légitime », sont également parfaits, à la fois sensibles et justes. Le beau-fils, un adolescent mutique, fait planer sa présence fantomatique sur la scène tout au long du drame, jusqu’à l’explosion finale. Enfin, la petite fille se met parfois à chanter, d’une voie dont la grande tristesse et la douceur viennent instiller une sorte de peur diffuse.

Saluons enfin le décor, si poétique, ou encore la couturière Madame Pace, fantasmatique et tellement déjantée, avec ses éventails pourpre et son étrange parler mi-français mi-espagnol. En bref, Demary-Motta compose un Six personnages en quête d’auteur virtuose, sous haute tension, extrêmement précis et pourtant si onirique. Vertigineux.

Marianne Martin

 

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