Schitz empoigne la Bastille

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Dans cette adaptation de la pièce de Hanock Levin, David Strosberg met en scène une pièce politique diablement féroce.

Avis : 4 artichauts sur 5

Tranches de vie

Tcharkès est là, assis, à vue, sur un plateau sans fond ni décor. L’accueil est froid: trois chaises, une guitare, une porte. Bienvenue. Schprakhtsi, la fille, entre. Tsécha, la mère, suit. Schitz, le père, ferme la marche. Cette famille obèse gesticule en musique, sans réfléchir. C’est dans un quotidien vide d’intérêt, fait de petits touts et de grands riens, que le spectateur s’enfonce depuis son siège. Dans le salon, on s’assoit, on se lève, on mange, on parle, on boit. On se regarde sans se voir, on s’affronte sans discuter. Les rapports n’ont d’humain que l’apparence. Rien ne tourne rond dans ce cercle vicieux quotidien. Leur vie n’est qu’un pauvre calcul coûtbénéfice, nourri au rendement, graissé à l’optimisation. Le constat de Schitz en dit long: on achète, on mange, l’estomac se remplit et se vide, inexorablement. Si seulement les six cents boeufs engloutis depuis sa naissance étaient en vie… Il serait riche. Très riche. Encore plus riche. Tout est question de chair, de nourriture, d’argent, de gain. Tsécha et Schitz n’ont qu’une chose en tête: marier Schprakhtsi. Tcharkès veut l’acheter. 200 000. C’est son prix, à ce «bout de lard». Il lui faut d’autres capitaux, ce qui renvoie, naturellement, à la question paternelle. Ce riche Schitz, «est-il toujours vivant ?». Affirmatif. L’heure de l’héritage n’a pas encore sonné. Le sera-t-il longtemps? Schitz, lui-même, en doute. «Quel est le prix à payer pour vous faire verser une larme à mon enterrement ?». C’est peine perdue. Peine. Perdus.

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Coups de scalpel.

Cette pièce absurde n’a d’une farce que l’apparence. Elle caricature avec puissance une société matérielle débordante de haine et de colère. Une société ? Notre société. Schitz pleure de n’avoir plus de saucisson, dont le dernier bout l’étouffe. Il gît là, devant nous, devant eux. «Tout ce qui me retient à la vie, c’est de t’en priver», peste Tsécha. Une société de pulsions primaires. Une société d’immédiateté. Une société sans filtres ni freins. Maintenant, là, tout de suite, Tcharkès enjambe, escalade, domine, saute, copule sauvagement avec son «amas de graisse» qui se laisse faire en mâchant des cacahuètes. Une société vénale, compulsive. Deux guerres éclatent et enrichissent Tcharkès. Son torse se bombe, son ton s’affirme. Les tranchées qu’il fait creuser rémunèrent. La ruine des corps qu’il provoque rapporte. Il en jouit presque. Toujours beaucoup, jamais assez: «quand va-t-il mourrir ?» ce Schitz, « moi j’étouffe de dettes !». L’argent rend fou. La violence transpire. Schitz, battu, en paie le prix. L’égoïsme sue. «Ne fais pas de moi une veuve, je te veux avec moi. Tu es à moi, à moi» gueule Tsécha à son mari agonisant. Leurs rouges excès saignent à blanc les liens familiaux. «Me voilà orpheline: c’est triste quand même de perdre un père qui m’a torché le cul». Un «joli petit jouet», voilà ce que pondra dans neuf mois la fille de Tsécha. Seul l’argent compte. Rien d’autre. Ni l’amour. Ni la tendresse. Ni la vie.

Morts-vivants.

Hanock Levin désincruste les pores d’une bien minable société. Il grossit l’ énormité d’êtres ne vivant qu’à moitié. « Mort. Mort. Mort.». Le rideau se ferme sur ces mots. Tcharkès est mort de s’être enrichi sur elle. Schprakhtsi pleure – non pas de peine, le pourrait-elle ? – mais à l’idée de tout reprendre à zéro. Morts, ils le sont, depuis le début. Des morts pourtant vivants…

Boris Le Menelec

Schitz est au Théâtre de la Bastille jusqu’au 16 avril, et en tant qu’étudiants de Sciences Po, vous profitez d’un  tarif réduit à seulement 10 euros pour tout billet acheté.

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