Saint Laurent par Bertrand Bonello

Une sélection aux Oscars justifiée!

saint laurent

La célèbre robe Mondrian n’apparaît à aucun moment et pourtant c’est à son image que Bertrand Bonello reconstruit la vie de Yves Saint Laurent entre 1967 et 1976 avec un élargissement aux dernières années du créateur. Chaque saison, chaque année est une case dans laquelle une couleur particulière est donnée à l’ambiance. C’est l’ensemble du tableau, chaque case, qui constitue les œuvres d’art que sont le film, le personnage de Saint Laurent et la peinture de Mondrian. Le cinéaste y fait clairement référence dans la construction de la scène de l’ultime défilé du film en 1976. Il divise l’écran en plusieurs cases rectangulaires, séparées par un trait noir, dans lesquelles les mannequins sont en apesanteur entourées d’étoles dont les couleurs, les textures et les odeurs nous étreignent.

mondrian

Dès les premières scènes on retrouve la touche Bonello : montrer les dessous, les détails, la préparation avec une exigence esthétique telle que tout est beau. C’est l’âge d’or de Yves Saint Laurent et il culmine dans le film dès la troisième scène, celle de la rencontre entre Saint Laurent et Betty. (Vidéo 6/6 ici : http://www.allocine.fr/playlists/cinema/playlist-174/, il se trouve que par pur hasard, cet ensemble de six extraits rassemblés par Allociné montre des vidéos des scènes décrites ci-dessous.)
I put a spell on you en fond sonore du club, Betty danse, libérée ; le réalisateur s’auto-cite en utilisant la même musique et la même atmosphère que dans L’Apollonide : Souvenirs de la maison close (précédent long métrage du metteur en scène), mais en changeant d’époque. La reconstitution des années 60 et 70 est parfaite, un peu trop parfois pour être réelle. Tout est beau, même la déchéance et cela ne va pas sans provoquer un certain malaise chez le spectateur notamment pendant les scènes d’abandon total à la drogue ou encore pendant les bad-trips reptiliens du grand couturier.

serpent

Il faut dire qu’il est difficile de faire du moche avec un si joli bouquet d’acteurs. Gaspard Ulliel est tout simplement fascinant. Sa voix est proche de l’image que je me fais de celle « du vrai » Saint Laurent, on sent un travail magistral derrière l’incarnation désinvolte de l’acteur. Ses postures, ses regards parlent d’eux mêmes. Dans son allure svelte et sa manière de porter un vêtement, on sent la compréhension de la femme ; dans ses yeux on soupçonne la folie, de son sourire on déduit un ego surdimensionné, des tensions de son visage on envisage le désamour de soi, le dégoût. Tout l’art de Bonello est dans l’assimilation parfaite de l’acteur dans l’image du créateur, mais cela n’aboutit pas à faire revivre le mythe. Le cinéaste dépasse la simple reconstruction, il semble prendre des libertés incroyables pour créer son propre Yves Saint Laurent. (De toutes les histoires autour de la concurrence entre les deux biopics sur le couturier, je n’ai pas retenu grand chose, de la vie de Saint Laurent je ne connais presque rien, je ne peux donc pas m’avancer sur la fidélité du film à la réalité.)

On peut aussi noter la performance magnétique et désarmante de Louis Garrel qui incarne Jacques de Bascher, dandy notable, compagnon de Karl Lagerfeld. La scène de son apparition (Vidéo 2/6 : http://www.allocine.fr/playlists/cinema/playlist-174/) est une explosion de couleurs. Du champagne, de la musique, une foule branchée dans une boîte de nuit, Loulou de la Falaise dansant sur un fond de néon multicolores, une bagarre et un regard. Un seul regard, incarné à l’écran par un travelling parfait de Jacques à Yves puis de Yves à Jacques.
La scène de la visite de la nouvelle demeure de Saint Laurent (Vidéo 4/6 : http://www.allocine.fr/playlists/cinema/playlist-174/), moment clé dans la descente aux enfers progressive du personnage principal est quant à elle le parfait exemple de la méticulosité esthétique de la mise en scène de Bonello. Saint Laurent explique à Jacques son ambition de couvrir les murs de la pièce de miroirs pour créer des jeux de lumière. C’est en observant le reflet dans une glace déjà présente qu’on voit les deux personnages sortir de la pièce, sortir de la réalité.
Un regret seulement, par rapport au jeu froid et un peu forcé de Jérémie Renier comparé à celui d’autres seconds rôles (Léa Seydoux et Aymeline Valade sont belles et fantaisistes).

L’ensemble des éléments qui construisent le film est abasourdissant pour le spectateur qui est plongé dans la décadence psychologique du couturier. Le personnage est cruel, envers lui même, envers Madeleine (jouée par Alice Barnole qui incarnait également une autre Madeleine dans l’Apollonide), mais impuissant face à sa propre situation qui s’enfonce. On ne trouve pas de méchants, de causes à cette déchéance et on ne trouve personne à qui en vouloir. La fascination créée par l’orchestration et la beauté de la mise en scène nous garde de toute frustration.

Alors Yves Saint Laurent est-il mort? Le sourire goguenard et diabolique de Gaspard Ulliel à la dernière scène nous prouve que les fous et les artistes ne meurent jamais vraiment.

Mathilde Dumazet

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