Saga enfantine

Après son solo Adishatz/Adieu, Jonathan Capdevielle présente aux Amandiers de Nanterre, Saga. Spectacle à quatre voix autour du regard de l’enfant – Jonathan Capdevielle – sur son environnement, Saga file l’autofiction avec une tendresse et une franchise troublante, mêlant avec talent décalage plastique tension biographique permanente.

Le spectacle s’ouvre sur une scène durant laquelle on voit un texte tapé à l’ordinateur, dont on comprend assez vite qu’il est le fruit d’un enfant dans sa chambre. Jojo habite alors chez sa sœur, mariée avec un truand de la région tarbaise, Alain Marcassus. Sans mépris ni misérabilisme, Jonathan Capdevielle raconte avec un regard enfantin ces années somme toute heureuses, le commerce de Marcassus, la vie dans les alentours de Tarbes, le tout dans un drame à stations où se mêlent chant, création sonore, installation-performance coupée du texte…

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Ce décalage, cette coupure, entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, participe sans doute à dépouiller le récit de toute ambition pathétique, et il met d’autant plus en valeur les éléments qui ne s’accompagnent d’aucun décalage, comme l’accent, les expressions local, le dialecte gitan… qui parviennent – sans verser dans le témoignage – à retranscrire à la fois le rôle complexe que tous ces éléments jouent dans l’identité de Capdevielle, dans la fiction elle-même, mais aussi chez les autres protagonistes. On fait du dialecte gitan la langue des affaires et du secret, et l’accent et la langue sont constitutifs de l’identité d’un enfant en pleine construction, du milieu dans lequel il évolue. La simplicité avec laquelle tous ces sujets sont évoqués – le trafic de cocaïne, le sida, l’homosexualité – sait se rendre évidente, sans verser dans le témoignage ni dans le bénin. L’humour le prisme enfantin au travers duquel tout est passé fait éclater avec lucidité la violence sociale en jeu, jusque dans la scène finale dans lequel la question du décès est évacuée par le récit dans une émotion trébuchante mais pas envahissante.

Saga est une œuvre complexe et protéiforme, mais aussi généreuse et étonnante. La vérité est perpétuellement questionnée – comme dans toute autofiction, qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est déformé ? la question se pose d’autant plus lorsque les trois comédiens, eux-mêmes amis d’enfance, se détachent du récit pour évoquer leurs souvenirs de lycée – ; seulement, la tendresse et la franchise dénuée de mépris pour les personnages rencontrés avec laquelle tout est narré donnent à l’œuvre une étrange beauté.

Bertrand Brie

Jusqu’au 26 février aux Amandiers de Nanterre

Crédits photo: Estelle Hanania

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