Le Sacre du printemps des She She Pop

Dorothea Tuch, tous droits réservés

Depuis lundi soir, 20 octobre, se joue au Théâtre des Abbesses (Théâtre de la Ville), le Sacre du Printemps des She She Pop. Le collectif berlinois, après Testament, une première pièce jouée avec leurs pères en 2010, décide cette fois-ci d’accueillir leurs mères sur scène. Au fil d’une première partie qui se déroule sous une forme de dialogue entre mères et enfants, la filiation dans la société allemande est fouillée, puis s’ensuit une deuxième partie rythmée par l’œuvre de Stravinsky, le susnommé Sacre du Printemps, qui accompagne une sorte de rituel symbolique de cette relation. Si toi aussi, tu veux voir la relation avec môman au travers du prisme teuton (mais pas que), je suis là pour toi.

Les + :
– Un dialogue émouvant
– Une scénographie originale, les mères étant représentées sur scène par le biais d’images vidéos tournées préalablement
– Un rituel énergique qui permet une sorte de catharsis de la relation mère-enfant

Les – :
– Va un peu parfois vers les clichés du théâtre contemporain
– Un léger manque de coordination avec la vidéo parfois (ce n’est pas gênant en soi, sauf qu’ils jouent beaucoup là-dessus)
– Malgré l’énergie mise dans le rituel, il est parfois un peu moins touchant que le dialogue parlé avec les mères – cela dit, il est parfois très évocateur

Verdict sous la rosée du matin : 3 à 3,5 artichauts sur 5

She She Pop, tous droits réservés

She She Pop, tous droits réservés

Les She She Pop préviennent dès le début : tout ne sera pas abordé ici, et inutile de dire que le dialogue sera mené avec prudence. Les quatre mères apparaissent sur les écrans, telles des colosses, par rapport à leurs enfants qui les regardent depuis le bas de la scène. Avec des regards et des poses fixes, elles s’imposent sur scène, et sont d’une certaine manière, et comme le rappellent les comédiennes, présentes sans l’être vraiment. Leurs voix résonnent en fond dans la salle et distille tour à tour une histoire singulière. Toutes sont nées à l’après-guerre, mais c’est là que la question est posée : sont-elles victimes de leur condition de mère, ou bien se sont-elles sacrifiées ? Se seraient-elles oubliées au profit de leur famille ?

Alors que certaines clament leur indépendance, en disant avoir toujours gagné leur argent elles-mêmes, d’autres admettent avoir mis de côté leur singularité, la vie qu’elles auraient pu avoir, pour se consacrer toutes entières à leur rôle de mère, et ainsi enfiler la personnalité générique de « maman ». Je pense notamment à l’un des témoignages, qui fut à mon sens le plus marquant : l’une d’elles dit n’avoir pas connu son nom les dix premières années de sa vue. Tout du long elle fut appelée par son surnom, et ce n’est que bien plus tard qu’elle apprit à vraiment se reconnaître dans son identité propre, et pas dans celle qui lui était donnée par les autres. Après un doctorat de médecine, elle choisit de se marier, et dit aux spectateurs que finalement, elle ne se retrouve pas dans son titre de docteur. Pour elle, elle n’est finalement que cette petite fille de dix ans, elle n’est pas docteur. C’est alors naturellement qu’elle s’en débarrasse et dit d’elle-même qu’elle se reconnaît alors mieux dans le nom de « maman », qu’il est plus conforme à ce qu’elle voit d’elle-même. Un autre dit avoir abandonné toute vocation artistique, parce qu’après tout, c’est son mari l’artiste ; et que mener deux carrières en parallèle aurait mis leur vie de couple en danger.

she she pop (1)

Dans le livret distribué au début, les She She Pop rappellent que la langue allemande, contrairement à la langue française ne fait pas la différence entre le concept de victime et celui de sacrifice. Ici, l’idée est d’en montrer la différence, et de montrer un aspect de la maternité allemande, qui retrouve des avatars dans certains pays, comme en France auparavant et encore parfois aujourd’hui ; c’est-à-dire les mères qui se retrouvent victimes d’une sorte de diktat social, et qui seraient jugées si elles travaillaient alors qu’elles ont un enfant. Les quatre comédiens rappellent que si personne ne se sacrifiait pour s’occuper des plus faibles, la société ne pourrait évidemment continuer à fonctionner, mais elles insistent en sous-main sur le fait que cela ne peut se faire dans la contrainte. C’est parfois un choix, mais jamais une mère ne doit être victime de sa propre identité, qu’elle en soit consciente ou pas.

Dans la dernière partie, les enfants dansent avec leurs mères sur la musique de Starvinsky, qui évoque un sacrifice féminin. Ces dernières sont à la fois effrayantes et touchantes, et s’engagent dans un rituel qui ne s’achève qu’en même temps que Le Sacre du Printemps – que le collectif n’était d’ailleurs pas autorisé à couper pour des raisons légales. Mais durant toute cette danse, les She She Pop exorcisent énergiquement la relation mère-enfant en tentant d’en montrer les travers tout comme ce qu’elle apporte de bon. Quelques bémols malgré tout, et notamment la mise à nu d’une des She She Pop qu’on ne comprend pas tout à fait sur le moment, et également quelques instants un peu obscurs, mais qui restent enfouis sous les bons côtés.

C’est donc une belle pièce qui nous est offerte par le collectif She She Pop, émouvante et en même temps tout à fait révélatrice ; à voir si vous le pouvez.

Bertrand Brie

Le Sacre du Printemps est à voir jusqu’au 24 octobre au Théâtre de la Ville; Il reste des places, dépêchez-vous si cela vous intéresse !

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