Le Royaume, Emmanuel Carrère

le-royaume-emmanuel-carrere-pol

Points forts :

– Une réflexion profonde menée de bout-en-bout qui engage le lecteur dans une réflexion philosophique

– Un péplum attrayant sur l’instrumentalisation de la foi

Points faibles :

– Un sarcasme très dérangeant tout au long du roman

– Une exposition de ses connaissances qui frise souvent l’érudition

Note : 2/5

« Dommage qu’ils aient supprimé la messe en latin. On ne se rendait pas compte à quel point c’est bête. » Dès les premières pages de son roman, Emmanuel Carrère, avec toute la fausse simplicité du style qui le caractérise, distille la saveur douce-amère qui accompagnera le lecteur jusqu’aux dernières pages.

Dans Le Royaume, Carrère revient donc sur une partie très intime de sa vie, qu’il semble considérer comme risible, presque honteuse : sa brusque conversion au christianisme, aussi fulgurante que passionnée, quelques années plutôt.

« Il est plus facile de renoncer à une passion que de la maîtriser », disait Nietzsche. Contrairement à Zarathoustra, Emmanuel Carrère ne se demande plus si Dieu est mort : il l’a constaté, éprouvé, et, accompagné du souvenir de l’ivresse biblique qui l’a habité pendant trois ans, peut à présent se déclarer sans peur et sans reproche, agnostique. C’est ainsi que, fort du constat de celui qui a fait une découverte inédite, tel le Christophe Colomb suivant les Vikings, Carrère exploite les terres fertiles du cynisme facile de celui qui ne croit pas.

Même sans être catholique – en réalité même sans être véritablement certain de croire en l’existence d’une quelconque puissance supérieure – le roman dérange, laissant dans la bouche un certain goût aigre provoqué par le ton mi-amusé, mi-ricanant de l’auteur.

emmanuel-carrere-et-son-personnage-de-roman-russe-article-main

Si dès le départ de ce pavé de 640 pages, Carrère assure ne pas vouloir ridiculiser les chrétiens, on referme bien le roman avec l’impression qu’une mauvaise plaisanterie vient à peine de prendre fin, qui résonnera désagréablement à vos oreilles à chaque fois qu’une énième critique de l’intelligentsia s’extasiera devant l’oeuvre qui, décidément, fait bien de ne pas figurer dans la liste des possibles prix Goncourt.

Cependant, on peut relever l’injustice de la chose : en dépit de son ton sarcastique et de l’introspection larmoyante qui constitue chaque année la majorité de la rentrée littéraire française, Carrère livre un récit brillant, qui se lit comme un péplum, sur les origines du Christianisme et son évolution jusqu’à nos jours. Tissant des liens improbables qui fonctionnent pourtant à merveille, comparant l’Église du 1er siècle à l’URSS post-Lénine et à ses balbutiements, il parvient, avec la grâce et la simplicité qui l’ont toujours caractérisées, à recréer l’Histoire avec un grand H du christianisme, amenant le lecteur à une réflexion autant historique que philosophique.

Le Royaume a tout d’un très grand roman, si l’on excepte l’incessant pas de côté de son auteur, qui semble vouloir prévenir son lecteur de faire attention à l’incroyable tour-de-passe-passe qu’il est en train de jouer. A chaque page, Carrère parait vous faire un clin d’oeil, comme si un immense quiproquo comique dont il avait seul la solution se déroulait devant vos yeux.

Au risque de provoquer une crise de foie, au sens propre.

Alexandra Saviana

Leave a Reply