Le Roi Lear et le silence de Cordélia

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Pour sa deuxième édition en tant que directeur du Festival, Olivier Py s’empare de la Cour d’Honneur du Palais des Papes avec la tragédie qu’il rêve de monter depuis environ trente ans. Son Roi Lear, qu’il a traduit lui-même en un an, a marqué le retour des grands débats de spectateurs avignonnais, qui rappellent ceux provoqués par L’Histoire des larmes de Jan Fabre ou After/Before de Pascal Rambert en 2005. Débats qui finissent par couvrir le propos d’un spectacle pourtant passionnant.

Avis : 4,5 sur 5

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

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Sur le déclin, Lear décide de partager son royaume entre ses trois filles. Pour savoir qui aura quelle partie, il choisit de les faire discourir sur l’amour qu’elles portent pour leur père. Régane et Goneril se prêtent donc au jeu, évoquant avec emphase l’amour filial ; mais Cordélia, la dernière à parler, ne peut dire un mot. Elle est alors bannie par son père, décision qui achève d’ouvrir la brèche de malheur dans laquelle va s’engouffrer le monde de ce Roi Lear.

La première chose qui frappe lorsqu’on entre dans la Cour d’Honneur est bien la phrase imprimée à l’aide de néons sur le mur : « Ton silence est une machine de guerre ». Tout découle de cette nouvelle traduction réalisée par Olivier Py lui-même en un an seulement, dont le titre est Le Roi Lear ou Le Silence de Cordélia, au lieu de La Faute de Cordélia en anglais. Un terme qui change bien des choses et introduit la réflexion d’Olivier Py sur ce nouveau spectacle : le silence est-il nécessairement une faute ? Ici Cordélia a la part belle, elle est bel et bien « l’Ouvrier du drame » Novarinien, qui oppose son silence à la parole de ses sœurs  brisant l’essence du langage. Cette parole qui se coupe de son sens, qui ne signifie plus rien ; les mots sont dévoyés, c’est bien le silence qui est évocateur, significatif d’un amour inexprimable. Plutôt que de discourir dans la plus pure tradition sophistique, Cordélia ne peut parler. Olivier Py cite d’ailleurs cette phrase de Wittgenstein « Ce que l’on ne peut dire, il faut le taire » à laquelle fait écho celle d’Alain Badiou, « Ce que l’on ne peut dire, il faut le faire ». Cordélia ouvre son amour par le silence, renonce à user de cette parole dévoyée pour exprimer l’inexprimable, cette quête qui hante le spectacle : l’amour du Père – que l’on pourrait également raccrocher aux convictions catholiques du metteur en scène.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

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Reprocher au Roi Lear sa misogynie, n’est pas vraiment fidèle à la lecture que fait Olivier Py de la tragédie shakespearienne. Cordélia y occupe la plus belle place ; elle a la clé du mystère, et seuls les fous la suivent dans son impossibilité de la parole. Jean-Damien Barbin, qui incarne justement ce fou qui suit partout son roi, reprend le personnage du fou de la Renaissance, qui seul énonce la vérité. On pourrait parler longtemps de l’interprétation qu’Olivier Py a fait du Roi Lear, dans lequel il confronte outrage au père, également au sens théologique du terme, et fin du monde politique, où le dévoiement du langage le met au service de la technique et de l’argent, au service des puissants plus qu’au service des hommes. Où ce dévoiement du langage entraîne la perte de la foi, puisque le nom du père sur lequel il repose selon la tradition lacanienne, s’est effondré. Les dominos s’effondrent les uns après les autres : Lear accepte la falsification du langage, son autorité s’effondre avec en même temps le partage de son pouvoir, la foi disparaît, et seule la folie et l’errance est parole de vérité. Tous finissent par s’engouffrer dans la terre, signant la destruction du monde sur lequel régnait Lear.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le spectacle est explosif et mené par un Philippe Girard émouvant sous n’importe quel aspect, qu’il soit nu, en robe ou en imperméable. Il incarne un Roi Lear accablé et touchant, avec une force de jeu impressionnante. La scénographie de Pierre-André Weitz crée une fois de plus des espaces mobiles monumentaux, offrant un cadre idéal à l’action qui s’y déroule. Mais la beauté du spectacle réside également dans l’idée que l’on peut créer à partir d’une pensée complexe et passionnante, un théâtre populaire de qualité, dans la descendance directe de la volonté vilarienne de faire du théâtre un lieu festif.

Bertrand Brie

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