Robert Adams, entre Eden et Enfer

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Du 11 février au 18 mai, le Jeu de Paume consacre une rétrospective au photographe américain Robert Adams, né en 1937. Parisien frustré par l’air brumeux de pollution ambiante, à la recherche désespérée d’un arbre protecteur dans le réseau sans fin des rues pavées, vous trouverez au sein des murs du Jeu de Paume un Eden protégé – encadré par les photographies noir et blanc d’Adams. Mais, même là-bas, un sentiment de perdition persiste.

 

Robert Adams est considéré comme le photographe ayant représenté avec le plus de finesse le grand Ouest américain. Des plaines du Colorado, où il a grandi, aux vallées de la Californie, en passant par les bourgades perdues du Far West, il tangue entre nature triomphante et civilisation rampante. Le visiteur, lui aussi, hésite entre une contemplation rêveuse et une réflexion citoyenne : c’est au cœur de cette balade là, dialogue entre photographies et ressentis perdus, que je souhaite vous amener.

 

Ce qui frappe au premier abord, c’est la splendeur des paysages photographiés. Elle fait écho à l’esthétisme pur des images.

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Vous découvrirez – ou retrouverez, selon que vous ayez grandi dans le calme de la campagne ou l’intensité de la ville :

Cette ferme minuscule, comme un oasis abandonné au vent, au tonnerre et au désert de la plaine.

Un immense peuplier séculaire, dont on imagine les oiseaux et les enfants jouant dans les branches (il rappelle tant le figuier du film L’Arbre)

Des ruisseaux bordés de prairies et d’arbres majestueux

Des vergers où l’on aperçoit quelques fruits tombés au sol

 

Il est impossible d’échapper à la lumière éclatante de soleil des photographies de Robert Adams, où les arbres ne sont plus que dentelle noire se détachant sur un ciel blanc. L’immensité des plaines rappelle ce sentiment de vertige qui saisit le promeneur solitaire. Le visiteur ne peut que se projeter dans ces visions d’un paradis bucolique, presque onirique, qui n’est pas sans rappeler celui offert par Sebastiao Salgado dans l’exposition Genesis (l’année dernière à la Maison Européenne de Photographie). Adams rend un hommage puissant, portée par la beauté de sa photographie, à une nature glorieuse. On ne peut s’empêcher de penser qu’à Paris, on l’a un peu perdue. La nostalgie d’une enfance passée dans les champs de blé revient à l’esprit. Robert Adams devient alors, malgré lui, une lumière sur une mémoire enfouie.

 

Les photographies de Robert Adams sont également un voyage.

Il nous guide au travers des routes de sable de l’Ouest américain, rappelant les Road Trips des Highways à la fois si proches et si lointaines. Les plaines bordent les chemins étroits : ici, c’est Kerouac qui vient à nous. Bien plus encore, lorsque la Californie survient, on pense aux Raisins de la colère de Steinbeck. Le départ, le mouvement et le périple de cette famille de Dust Ball Refugees ne peuvent que s’ancrer en ces paysages et ces chemins déjà imaginés, car déjà lus. Robert Adams s’en fait l’écho photographique, comme un dépositaire de l’histoire de milliers d’êtres humains de passage.

 

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Mais l’homme, souvent, ne fait pas que passer : il s’installe. La série Los Angeles Spring révèle des maisons propres et droites – blanches, encore. C’est l’Amérique nette des pavillons, celle des individus perdus dans la solitude d’un confort matériel anesthésiant. Robert Adams ne loupe donc pas le portrait d’une société : celui, en filigrane, de l’American way of life, qui semble poétique pourtant. Dans la galerie des images qui me traversent l’esprit, je saisis Hopper. En peinture et en couleurs, il décrit la même tristesse aseptisé des villes – la femme de Morning Sun est la sœur de celle qui apparaît, en silhouette sombre, sur un des clichés d’Adams à Colorado Springs.

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Un tel entrelacement entre nature et civilisation ne peut pas être celui d’un équilibre apaisé. L’œuvre rédemptrice de Robert Adams, tout comme celle de Salgado, au fil de la visite, se révèle un cri pour une conscience exacerbée de la vulnérabilité de la nature. Loin des discours écologistes, c’est dans la confrontation avec sa splendeur la plus mystique qu’Adams semble vouloir nous toucher. Il saisit pour cela l’instant tragique de la rupture, celui qui sépare l’existence de la destruction.

Ainsi, nous retrouvons l’immense peuplier séculaire, quelques photographies plus loin, sans feuille ni sève : des bulldozers ont détruit le fossé d’irrigation qui l’alimentait, afin de construire de nouveaux logements.

Les photographies des coupes rases de forêts de sapins ont l’intelligence de nous montrer la ligne de démarcation : au loin, après les souches mortes, ce qui reste encore de la forêt s’étale timidement. Plus pour longtemps.

 Les lits à sec des fleuves de la série Listening to the River contrastent avec le titre – on attendrait des ruisseaux chantants.

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Les photographies de Robert Adams dialoguent si bien avec leur public que les sensations sont contrastées : entre l’émerveillement et l’effroi, entre la contemplation et l’angoisse de la perte. Cette tension entre espoir et fatalisme est latente : il ne restera peut-être, un jour, que ces images-mémoires pour se souvenir d’une nature-mère élevée ici au rang de déesse mutilée.

 

A chacun ses souvenirs : de mon côté, j’ai retrouvé chez Robert Adams l’émotion enfouie d’une communion parfaite avec la nature pendant de longues promenades d’été. J’aurais peur de me dire, aujourd’hui, que plus jamais je ne retrouverai ce ressenti.

Mona Oiry.

 

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