Richard III en équilibre

Visuel Richard III ©Jelena_Dana ok- 13

Bien plus qu’une pièce historique, Richard III est un drame humain, celui d’un tyran dont la chute est aussi brutale et peu glorieuse que l’ascension. Les plus profondes passions de l’homme – la cruauté, la jalousie, l’ambition, mais aussi l’amour, la douleur et le désespoir – sont analysées à la lumière crue et colorée de la compagnie Nova au théâtre de Belleville.

Note : 3,5 artichauts sur 5

Jelena Dana

Jelena Dana

Dès les premiers instants de la pièce, nous sommes plongés dans une atmosphère étrange, presque surréaliste, à laquelle contribuent de magnifiques jeux de lumière qui alternativement plongent la scène dans l’obscurité ou l’éclairent de couleurs vives.  Au fond, sur un écran, sont projetées des images à peine discernables qui rendent cet univers encore plus mystérieux, et de grands draps noirs tendus devant les murs en font un espace cloisonné et angoissant. Un grand bac rempli de sable noir occupe la quasi-totalité de la scène : cet élément de décor original s’intègre parfaitement dans le jeu des acteurs, qui se roulent dans le sable et se jettent des grains à la figure. Pour compléter ce tableau, une mention spéciale aux costumes, éblouissants de couleurs et de formes improbables.

L’un des principaux mérites de cette pièce est de réussir à reconstruire un univers très shakespearien, à la croisée des chemins entre tragique et comique, absurdité et réalisme, folie et lucidité cruelle. Dans de nombreuses pièces de Shakespeare, on retrouve cette comparaison entre la vie et un théâtre. Chacun joue son rôle, et seule la folie permet de révéler sa véritable nature. Le roi Richard porte pendant toute la pièce son masque de bon croyant innocent pour dissimuler sa cruauté et son ambition sans limite, et ce n’est qu’au moment de sa mort que sa lâcheté se dévoile, cristallisée dans ce vers célèbre : « Un cheval ! Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! »

La mise en scène, qui commence dans une atmosphère d’étrangeté et qui bascule rapidement dans le surréalisme voire dans l’absurde, ne cherche pas à être réaliste. Et c’est tant mieux : car l’illusion théâtrale n’en est que plus assumée, et on y croit malgré tout. Les cadavres – poupées géantes et jouets pour enfants – et les crânes qui s’entassent dans un coin de la scène rappellent constamment la folie meurtrière de Richard, jusqu’à ce que sa propre dépouille vienne s’ajouter à ce décor morbide.

Visuel Richard III ©Jelena_Dana ok - 11

Jelena Dana

 

Sur scène, les acteurs déploient une énergie impressionnante. Idir Chender, interprète de Richard, joue un fou furieux étonnant de réalisme. Le niveau des acteurs est globalement très bon, et il faut surtout saluer la performance remarquable du narrateur (Nelson-Rafaell Madel) dont la douce voix nous berce et nous fait frissonner à la fois. Les personnages principaux sont très travaillés : chaque détail est pensé – les expressions de visages, les gestes imperceptibles, jusqu’au moindre reniflement -, ce qui donne à la pièce un réalisme impressionnant à l’intérieur même de son absurdité.

Le jeu est cependant assez inégal : si certaines scènes sont très profondes, comme la première où Lady Anne entre dans une rage à la fois contenue et extraordinairement violente, d’autres sont nettement plus faibles ; si la plupart des scènes comiques sont très réussies, quelques-unes tombent dans le piège du burlesque le plus plat.

Les scènes s’enchaînent rapidement, ce qui confère dynamisme et vivacité à la pièce, qui par ailleurs est bien remarquablement équilibrée : les scènes alternent sur la forme – entre monologue et dialogue – et sur le fond – entre scènes comique et scènes plus graves. On ne se lasse ainsi jamais, et on peut se reposer dans une scène comique après la violence d’une scène de meurtre. Mais le récit reste très décousu : à moins d’avoir lu la pièce, il est très difficile de s’y retrouver entre les multiples péripéties. Le texte de Shakespeare ayant été très largement coupé, seules les scènes les plus significatives ont été retenues, ce qui confère à la mise en scène une intensité qui dure tout au long du spectacle, mais qui peut nuire à la compréhension du récit.

Malgré certaines maladresses qui laissent à cette pièce un goût d’inachevé, la mise en scène de Richard III par Margaux Eskenazi développe de nombreuses pistes et potentialités très intéressantes. A voir d’urgence.

 Diane Richard

Richard III d’après William Shakespeare
Théâtre de Belleville
Compagnie Nova
Mise en scène Margaux Eskenazi
Du 21 janvier au 8 mars

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