« La révolution dans les murs » : Robert Delaunay au Centre Pompidou

Autoportrait, hiver 1905 - 1906
recto
huile sur toile
54 x 46 cm
Donation Sonia et Charles Delaunay, 1964

Du 15 octobre 2014 au 12 janvier 2015, le Centre Pompidou accueille Rythmes sans fins, une exposition consacrée à l’œuvre de Robert Delaunay dans les années 1920-30. Si de prime abord Delaunay nous évoque un agencement de couleurs chaudes et vives qui s’entrelacent et s’épousent entre impressionnisme et abstraction, l’exposition du Centre Pompidou entend aujourd’hui mettre en lumière une autre dimension de son œuvre. On peut y observer le travail d’un artiste éminemment moderne qui s’affranchit progressivement de la peinture pour s’adresser au plus grand nombre et réorganiser l’espace urbain.

Les plus :

  • Le second volet sur l’œuvre architecturale de l’artiste, souvent méconnue et tout à fait passionnante.
  • La rétrospective dédiée à l’œuvre de sa femme Sonia présentée simultanément au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, qui offre une vision d’ensemble du travail artistique du couple.
  • Une ambiance douce et apaisante, des œuvres espacées et de l’espace pour évoluer.

Les moins :

  • Une exposition courte, trop courte (environ 86 œuvres), qui nous laisse sur notre faim. Vite ! On court voir la rétrospective sur Sonia pour assouvir notre curiosité
  • Paradoxalement, l’expo manque de « rythme » : on aurait apprécié un peu plus de créativité dans l’installation avec, par exemple, plus de supports audiovisuels…

Note : 3,5 artichauts (sur 5)

Manège de cochons 1922 huile sur toile 248 x 254 cm Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. Don Sonia Delaunay, 1956 Crédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Photo : Georges Meguerditchian

Robert Delaunay, Manège de cochons (1922)
Huile sur toile, 248 x 254 cm
Centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris. Don Sonia Delaunay, 1956
Crédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN /
Photo : Georges Meguerditchian

A l’instar d’Apollinaire ou Cendrars, Robert Delaunay s’ajoute à la longue liste d’artistes fascinés par la révolution industrielle et ses innovations techniques qui ont soudain propulsées la France dans l’ère de la modernité. Dès lors, Paris se transforme : l’érection spectaculaire de la Tour Eiffel, l’apparition des panneaux publicitaires ou encore l’électrification des rues de la capitale sont autant de facteurs qui intriguent, fascinent et entrainent Robert Delaunay à traiter la modernité dans sa peinture et au-delà.

La première partie de l’exposition nous guide à travers l’univers explosif et tourbillonnant de l’artiste. Enroulement infini de cercles polychromes, juxtaposition des formes, rapprochements, contrastes et dissonances des couleurs : le spectateur est plongé dans l’effervescence de la vie moderne. Robert Delaunay perçoit cette modernité comme une intense profusion visuelle, un flot de sensations optiques qui nous submerge et nous enveloppe tout entier, à la manière de la paire de jambes dans Manège de cochon, elle-même engloutie dans une tornade hypnotisante de disques. Des toiles telles que sa Tour Eiffel ou encore Rythmes témoignent du travail emblématique du peintre sur ces couleurs criantes et criardes, cette lumière à « l’énergie vibratoire » et ces formes évocatrices d’un nouveau dédale citadin, façonnées au rythme de la vie urbaine.

Rythmes 1934 huile sur toile 145 x 113 cm Donation Sonia et Charles Delaunay, 1964 Crédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Photo : Jacqueline Hyde

Robert Delaunay, Rythmes (1934)
Huile sur toile, 145 x 113 cm
Donation Sonia et Charles Delaunay, 1964
Crédit photographique : © Centre Pompidou,
MNAM-CCI, Dist. RMN /
Photo : Jacqueline Hyde

Très vite, Robert Delaunay va s’affranchir des contraintes de la peinture et explorer de nouveaux horizons picturaux qui conduisent à la production d’œuvres hybrides, à mi-chemin entre le tableau traditionnel et l’architecture murale. Ses Mosaïques, par exemple, sont l’exemple paradigmatique d’un art qui cherche, par l’utilisation de matériaux aussi diversifiés qu’inattendus, à repousser les limites du tableau pour s’émanciper pleinement sur les surfaces de la ville. Cette étape est décisive dans le parcours du futur architecte et laisse présager l’éclatement de son art au sein de l’univers urbain. Son leitmotiv pictural, des disques traversés par un axe (comme dans Rythmes sans fins) propose un dynamisme ascendant qui attire le regard du spectateur hors de la toile. L’artiste nous invite à lever les yeux, sortir du cadre, car son œuvre va désormais s’exporter hors de celui-ci ! La révolution dans les arts que Robert Delaunay entend consacrer ne se fera plus seulement dans le plan pictural mais aussi dans une dimension architecturale.

Mosaïque 1935-1937 pâtes de verre sur ciment 80,5 x 59 cm Donation Sonia et Charles Delaunay, 1964 Crédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Photo : Jean-Claude Planchet

Robert Delaunay, Mosaïque (1935-1937)
Pâtes de verre sur ciment, 80,5 x 59 cm
Donation Sonia et Charles Delaunay, 1964
Crédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Photo : Jean-Claude Planchet

Le deuxième volet de l’exposition nous fait alors découvrir les aussi étonnants qu’impressionnants aménagements que Robert Delaunay, assisté de l’architecte Félix Aublet, a effectué pour le Palais de l’Air et le Palais des Chemins de fer, remarquables installations de l’Exposition internationale de Paris en 1937. Des photographies issues des collections de la Bibliothèque Kandinsky, des maquettes, des dessins et études préparatoires ainsi que des plans de bâtiments empruntés aux Archives Nationales nous permettent de reconstruire, le temps de l’exposition, ces monuments sortis directement de l’imagination fantaisiste de Robert et de Félix. Le style unique de ces constructions aux formes sinusoïdales et spatiales, à la tuyauterie apparente et aux couleurs éclatantes nous font un peu penser au bâtiment qui accueille l’exposition, et nous fait sans doutes regretter le Paris des années 30, finalement plus moderne et « funky » que celui d’aujourd’hui…

Rythmes sans fins nous offre une vision nouvelle de l’œuvre de Robert Delaunay et l’inscrit véritablement dans l’art moderne, au-delà de l’Orphisme et de l’Abstraction auxquels il est trop fréquemment réduit. Mais surtout, l’exposition nous injecte une haute dose de bonne humeur, une bonne perfusion de couleurs, une décharge revigorante d’ondes positives essentielles en cette période de transition maussade entre été et hiver. Une fois sortie, « J’ai la vie en moi et la couleur dans le monde » (Robert Delaunay, 1924)

Eléonore Voisard

Félix Aublet et Robert Delaunay / Art et lumière Étude de la façade pour le Palais des chemins de fer 1936-1937 gouache et mine graphite sur papier 50 x 65,3 cm Don de la Clarence Westbury Foundation, 2005 Copyright : Pour Félix Aublet : © ADAGP, Paris 1014 Crédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Photo : Jean-Claude Planchet

Félix Aublet et Robert Delaunay,  Art et lumièreÉtude de la façade pour le Palais des chemins de fer (1936-1937)
Gouache et mine graphite sur papier, 50 x 65,3 cm
Don de la Clarence Westbury Foundation, 2005
Copyright : Pour Félix Aublet : © ADAGP, Paris 1014
Crédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Photo : Jean-Claude Planchet

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