Retour sur Earl Sweatshirt

Jouissant d’une renommée grandissante, et pas seulement grâce à son nom de scène intriguant, le jeune rappeur californien a fait trembler la foule rassemblée au Trabendo pendant une heure de  concert exténuant. Malgré le fait qu’il ait fêté son 19ème anniversaire il y a moins d’un mois, plus de la moitié du public était plus jeune que lui, la plupart arborant casquettes vert pomme et T-Shirts tye & dye (aux prix exubérants) aux couleurs de la tournée mondiale de l’artiste, qui s’est donc arrêté à Paris ce 19 Mars.

 

De son vrai nom Thebe Neruda Kgositsile, il a vécu une enfance tranquille à Fairfax (banlieue de Los Angeles), vivant seul avec sa mère professeure de droit à UCLA, depuis que son père, qui n’est d’autre que le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile, a quitté le foyer.  C’est durant les après-midis californiens interminables qu’il se met à écrire des textes, à les poster sur MySpace et à éventuellement  traîner avec le une bande de jeunes rappeurs, skateurs, photographe et DJs, devenus depuis 2009 le collectif OFWGKTA, (pour Odd Future Wolf Gang Kill Them All), une valeur montante dans le milieu du hip-hop. Entre 2010 et 2011, pas moins de 6 projets sont produits par cette clique dont le leader est l’exubérant Tyler, The Creator, dont le caractère immature et protestataire est mis au service d’un rap alternatif, mâtiné de jazz et de paroles crues.

Mais revenons à Earl : sa mixtape produite et publiée par le label du collectif fait grand bruit, notamment le single éponyme, qui, dégageant une ambiance malsaine d’excès de drogues et d’abus en tous genres ont fait jaser et ont choqué la mère d’Earl, qui, effrayée par les mauvaises fréquentations et les paroles dégénérées de son fils, l’envoie dans un internat pour enfants à risque dans les îles Samoa. Cet exil forcé provoque une vague de soutien de tous les fans du groupe au cri de « Free Earl », et pendant qu’Odd Future accumule des succès, Earl mûrit son écriture et prépare son retour. Lors de celui-ci, en Mars 2012, celui qui est devenu un adolescent plus posé et plus concentré sur son travail annonce deux albums, dont le premier, Doris, est sorti cet été et a été bien reçu.

 

Pour ce qui est du côté artistique, Earl a été critiqué pour ses intonations monotones et son allure exacerbée d’« enfant torturé », mais il fait cependant l’unanimité quand on en vient à la qualité de la construction rythmique et du flow. Son potentiel est assez impressionnant, il arrive à créer une une atmosphère tantôt sombre et oppressante tantôt enjouée et dynamique dans ces chansons, des quelles on ressort un peu secoué par les instrus efficaces qui servent parfaitement les assonances et allitérations de ses textes. On le compare déjà aux plus grands, notamment à son idole MF DOOM (avec qui il a produit une des tracks de 2013 : le sinistre et inquiétant Between Villains), ou bien à Nas, qui a été également un prodige précoce à son époque. Earl a bien su s’entourer, ayant maintenant pour manager Leila Steinberg, celle  qui a orienté le jeune Tupac Shakur dans le droit chemin ; faisant produire une de ses chansons par RZA, la pierre angulaire du légendaire Wu-Tang Clan ou bien accueillant des couplets de Frank Ocean, le crooner révélé par Odd Future.

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Le concert en lui-même a été à l’image du bonhomme : intense, nerveux. Le décor consistait en une tête gonflable de trois mètres de haut à l’effigie du garçon au grand front et aux lèvres épaisses qu’est Earl, ce dernier ayant, dès les premières notes, plongé la foule dans une transe bondissante, le point culminant ayant été atteint lors de son single Drop, puis lorsqu’il a récité le couplet de son confrère Vince Staples a cappella sur Hive. Accompagné de son DJ / hype man Lucas Vercetti – qui n’a pas de signe particulier si ce n’est qu’il est le boyfriend de la fille de Bruce Willis  et Demi Moore –, ayant chauffé la salle auparavant, il a déclamé ses textes avec verve et énergie, cadençant le mouvement de «Bounce ! Bounce ! », ou déclarant à plusieurs reprises « Paris is nasty ! ». Même lorsqu’il entame  Chum, une chanson autobiographique qui aborde sa relation complexe avec ses parents, il parvient à empreindre à son flow d’une certaine hardiesse, entraînant le public avec lui dans sa scansion.

C’était sa première date solo à Paris – en Août il a déjà fait la première partie d’Eminem au Stade de France, excusez du peu –, mais Earl a déjà rempli le Trabendo, le garçon est taillé pour devenir une référence dans le rap, n’ayant pas attendu pour faire éclore son talent et pour en faire profiter les amateurs de figures de styles aussi fluides qu’un 360 en skate.

Loïc Wable

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