Retour sur Alabama Monroe, meilleur film étranger aux Césars : un deuil en clair-obscur

Un accueil mitigé par la critique

Les différentes critiques publiées autour d’Alabama Monroe, quatrième film du belge Félix Van GROENINGEN (réalisateur de « La merditude des choses »), témoignent d’un accueil mitigé et peu enthousiaste du film. « Trop lyrique » selon Libération, « personnages médiocres », tacle les Inrocks.

Pourtant, après une seconde vision, à quelques mois d’intervalle, ces critiques semblent aisément contestables.

L’évidence du réel

Le synopsis d’Alabama Monroe a l’évidence du réel : Didier, 36 ans, musicien bluegrass à l’allure d’ours sympathique, rencontre, au début des années 2000, Elise, tatoueuse et tatouée de partout, de 10 ans plus jeune que lui. C’est le coup de foudre, et très vite, une fille, Maybelle, nait de cette union. Six ans plus tard, la petite Maybelle est atteinte d’un cancer auquel elle ne survivra pas.

Au-delà des planches

Adaptée de la pièce de théâtre éponyme, Alabama Monroe se doit de ne pas seulement apparaître comme du « théâtre filmé ». Si un cinéaste de référence comme Roman POLANSKI maitrise à la perfection le huis-clos théâtral (« Carnage » et « La Vénus à la fourrure »), VAN GROENINGEN se trouve ici face à un défi d’envergure. Il cherchera plutôt à rompre avec cette tradition.

Le défi est donc relevé avec brio par le réalisateur. D’abord, les jeux de lumière subliment chaque photogramme du film. De plus, la diversité des lieux filmés, de la ferme retapée d’abord par Didier, puis avec l’aide d’Elise, à l’hôpital où est soignée la petite Maybelle, en passant par les salles de concert où se produit le groupe de Didier et Elise, rompt justement avec le huis-clos des pièces de théâtre.

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L’ultime concert du groupe bluegrass de Didier et Elise (Source : 2muchponey.com)

Amour, hôpital et Bluegrass

 La construction narrative du film trouve sa dynamique dans un rythme soutenu et haletant. L’on oscille ainsi entre de superbes scènes de concerts bluegrass (forme originaire de la country américaine), assurées, par les acteurs eux-mêmes, mais surtout par l’alternance, très bien ciselée, de flash-backs. L’on passe ainsi habilement de la première nuit de Didier et Elise, aux scènes d’hospitalisation de la petite Maybelle, plus éprouvantes. Cette construction narrative a l’avantage de ne pas faire sombrer le film dans un pathos non-souhaitable pour le traitement d’un tel sujet.

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Didier, Maybelle, et le petit oiseau mort (Source : fillealamodz.wordpress.fr)

Un acteur central : le deuil

Mais la véritable prise de risque d’Alabama Monroe réside moins dans l’élaboration de ses images ou encore sa construction narrative,  que dans le traitement du deuil sur grand écran.

L’on parle peu du deuil au cinéma. Lorsqu’il est question de maladie, les réalisateurs se focalisent souvent sur l’attente de la mort par les malades. C’est le cas notamment de Vivre, d’Akira KUROSAWA. Puis survient la mort, toujours brutale bien que tant attendue, les larmes au moment de l’enterrement, et basta.

Ou bien, si le deuil est pris en compte, ce sera d’une façon édulcorée, comme dans la Délicatesse, de Stéphane FOENKINOS : l’héroïne est accablée de tristesse durant quelques mois, puis arrive le temps de se reconstruire, et dans son cas précis : d’aimer à nouveau ; ce qui signerait, à en croire FOENKINOS, la renaissance du personnage. Ici, l’on se centre donc davantage sur la période de reconstruction post-deuil, plutôt que sur le deuil en lui-même.

Le tour de force d’Alabama Monroe est de traiter la question du deuil de manière frontale, et même d’affronter la question de l’impossibilité de se reconstruire, à laquelle peuvent faire face certains individus confrontés à la perte d’un être cher.

L’amour mis à mal

Outre celle de Maybelle, le spectateur assiste aussi à deux autres morts.

L’une symbolique : celle du couple formé par Didier et Elise. L’on ne peut qu’être frappé par la véracité de leurs affrontements, notamment spirituels. Didier est athée. Il lui est impossible de concevoir l’éventualité d’une survivance de l’âme après la mort du corps. Elise, elle, a envie de croire que l’oiseau qui vient se poser sur la fenêtre de la chambre de Maybelle, est peut-être porteur de l’esprit de sa fille. L’une des scènes les plus marquantes du film est d’ailleurs celle où, lors d’un ultime concert, dans une grande salle comble cette fois, Didier projette vers le public sa colère envers Dieu, puis envers les « américains puritains », qui freinent la recherche de traitement contre le cancer à partir de cellules souches embryonnaire.

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Didier et Elise au lendemain de leur première nuit d’amour (Source : lemonde.fr)

L’impossible renaissance

L’autre mort, elle, est bien réelle : c’est celle d’Elise. Elise, qui ne parvient pas à se remettre de la mort de Maybelle. Par la rupture d’avec le père de sa fille dans un premier temps. Et par un nouveau baptême, dans un second temps. « Ce n’est plus Elise. », assène t’elle à Didier, venu la trouver dans le salon de tatouage où elle exerce dans l’espoir d’une réconciliation. « C’est Alabama. » ; clin d’œil à la fascination de la jeune femme pour les Etats-Unis, fascination qu’elle partageait avec son compagnon. Le spectateur assiste à sa descente aux Enfers, terrassée par la tristesse et l’absence. Insurmontable absence.

Comment donner un sens à la vie quand l’invraisemblable s’impose à nous ? Il y a d’abord l’anéantissement des premiers moments qui marquent la perte. Lorsque Félix Van GROENINGEN filme Elise berçant sa fille sur son lit de mort, puis l’arrivée de Didier dans la chambre d’hôpital. Puis vient l’immense culpabilité qui ronge le cœur de nombreux endeuillés : et si c’était moi, qui, par un acte de trop, l’avait tuée ? Elise, a pris l’habitude de se terrer dans la chambre de Maybelle, depuis la mort de cette dernière. Didier la rejoint alors, afin de lui dire qu’il faut qu’ils trouvent ensemble la force de ne pas s’enfermer dans une remémoration perpétuelle des souvenirs ayant trait à leur petite fille disparue. Elise a alors cette réaction troublante, de se porter des coups en même temps qu’elle en porte à son compagnon. Rien de positif n’est alors envisageable pour la jeune mère, et sa seule défense semble être une agressivité dirigée dans tous les sens.

 Le deuil dans les salles obscures 

Alabama Monroe peut être une respiration pour chaque personne traversant ou ayant traversé, à un moment de sa vie, l’épreuve du deuil. Et c’est là une des qualités essentielles du film. Si les personnes endeuillées sont souvent très entourées les trois premiers mois suivant le décès, nous évoluons dans une société où, au bout de quelques mois seulement, l’individu finit par être seul à porter le deuil d’une personne chère. Il existe peu de lieux où ce dernier peut être exprimé sans jugement, ou même sans laisser ceux qui y sont extérieurs, déconcertés. Il y a une crainte d’étouffer autrui avec son mal-être, dans le deuil, qui pousse au repli de la personne endeuillée et de sa tristesse. Après la vision d’Alabama Monroe, l’on est apaisé de constater qu’un film peut-être prétexte à l’explosion d’une tristesse confinée au coeur de nos entrailles endeuillées. Les salles obscures, peuvent être un lieu où pleurer sans être vu ni jugé, un lieu qui autorise la personne en deuil, à laisser tomber, pour un temps donné, ses garde-fous. Si le cinéma est la vie, il doit aussi laisser une place à l’appréhension de la mort. Et Alabama Monroe relève le défi de laisser une place non seulement à la crainte de la mort, ou au phénomène en lui-même, mais bien à l’impensable douleur de ceux qui restent.

Léa Scherer

 

 

 

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