Le Requiem pour un spectre de Claude Régy

Photo Pascal Victor

Claude Régy, 93 ans, revient cette saison avec son nouveau travail, « Rêve et Folie », créé à partir du poème du même nom de l’expressionniste Georg Trakl. S’inscrivant dans la droite lignée du travail du metteur en scène ces dernières années, ces cinquante minutes s’étirent le temps d’une apparition spectrale, d’une exploration mystique de territoires inconnus de notre sensibilité, hors du temps.

Si Régy est sans aucun doute le doyen de la mise en scène française, il n’en reste pas moins plus jeune que certains qui s’accrochent aux traditions institutionnelles comme des moules à leur rocher. Depuis son Dona Rosita en 1952, sa première création, il se plaît à dire qu’il n’a présenté au public que des textes contemporains. Puisqu’il s’agit bien de présenter un texte ici ; de le faire vivre au spectateur, de lui faire traverser des espaces mentaux inexplorés. L’acteur, comme « passeur de paroles » joue sur la corporalité et la déformation de l’expression, étirant les mots, les tordant, jusqu’à faire résonner leur sens au cœur du silence qui règne dans la salle. Il s’agit ici de ne pas trop intellectualiser le spectacle ; chercher à expliquer la sensation sans l’essentialiser, puisque c’est bien sur la perception du spectateur que travaille Claude Régy.

S’il y a bien quelque chose que l’artiste refuse, c’est la fossilisation, sous quelque forme qu’elle prenne. Pour diverses raisons, il s’est toujours refusé à prendre la direction d’un lieu, il ne monte jamais de classiques, donne à ses spectacles une certaine durée de vie (La Barque le Soir était l’un des rares qu’il a accepté de recréer) et il laisse son travail évoluer par lui-même. Il le dit très bien : c’est un homme d’instinct, il a du flair. Et on sent dans sa recherche qu’il ne se laisse pas aller à une surinterprétation ou à une quelconque complaisance intellectuelle. Il lit et relit inlassablement jusqu’à ressentir la substance du texte, et c’est bien celle-ci qu’il tâche de dégager sur scène.

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Photo Pascal Victor

Et comme toute aventure inconnue – puisque voir un spectacle de Claude Régy ne signifie absolument pas qu’on a vu les autres, chaque texte prend un corps unique sur scène – il faut être préparé. On ne se tournera pas du côté des derviches d’un soir qui vont méditer sur la pelouse des Amandiers pour aller se livrer à « l’expérience Régy ». Il serait lui-même vexé d’être considéré comme un objet d’art. La préparation, elle est assez simple ; rester en silence à partir de l’entrée en salle, afin d’éviter que des conversations ou des pensées anodines ne viennent parasiter sa concentration. La salle est sombre, on reste et on attend. Je repense à cette phrase qu’avait dite Tiago Rodrigues dans une interview réalisée à Avignon il y a un an et demi, disant que le théâtre fait partie de ces moments inutiles dans un monde où l’utilité règne en maître – et que cette inutilité n’est absolument pas superflue puisqu’elle est une part normale de l’existence. Dans le silence est l’obscurité, on vit un moment de glorieuse inutilité ; un moment qui n’est pas capté par une logique d’efficacité mais plutôt par une introspection à la fois belle et étrange. C’est une chose à laquelle on n’est plus habitué, preuves en sont les quelques réactions hystériques qui se font sentir lorsque tout le monde est installé et que le silence règne. Fous rires nerveux, volonté de parler pour ne pas ressentir le silence vécu comme un malaise, une gêne. Volonté de parler presque comme un acte de rébellion. « On doit se taire, mais c’est la dictature ou quoi ? » entendais-je dire ma voisine avec emphase pour faire rire son amie. Se tenir debout face à son âme n’est pas chose aisée, cela peut même être effrayant ; et Rome ne s’est pas construite en un jour…

Qu’il s’agisse de haine, de torpeur, d’étrangeté, de tristesse ou d’une étrange et indicible émotion, Claude Régy ne laisse pas indifférent ; et cette apparition spectrale résonne encore en moi comme le requiem macabre d’un poète incestueux.

Bertrand Brie

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