Soljénitsyne, cette littérature qui agissait sur le réel

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« Le Politburo multipliait les séances pour définir la ligne de défense envers ce dissident solitaire qui maniait la plume comme une division d’armée… » Georges Nivat

Sous la pluie de perles du plafond de la Grande salle de l’Odéon, la journaliste de France Inter Paula Jacques recevait, lundi 12 octobre, Georges Nivat, diplômé d’Oxford, spécialiste de l’œuvre de l’écrivain et du monde russe, dans le cadre du cycle Exil des Rencontres Littéraires des Bibliothèques de l’Odéon. Ainsi débutait le voyage à travers l’œuvre et la vie d’Alexandre Soljenitsyne. Pendant une heure, nous avons vogué d’un roman à l’autre, grâce aux lectures du sociétaire de la Comédie Française Michel Vuillermoz et aux anecdotes biographiques rapportées par Georges Nivat. L’entretien est bien-sûr revenu sur Une journée d’Ivan Denissovitch, court roman sur le quotidien d’un prisonnier du goulag, dont la publication en URSS, en 1962, fut autorisée grâce au contexte de déstalinisation. Le livre fut une pierre jetée dans la lisse étendue des certitudes des soutiens de l’URSS. C’est aussi un roman semi-autobiographique : Soljénistyne a été condamné, en 1945, à huit ans d’incarcération au goulag pour avoir critiqué Staline dans sa correspondance privée. Sorte de double de l’auteur, Ivan Denissovitch Choukhov est un zek, prisonnier des camps dont la peine de dix ans prend bientôt fin. L’oeuvre est une plongée dans dix-huit heures de son quotidien, mené par une langue d’un temps passé, l’argot du goulag. Les mots sont doux-amer, l’écriture se fait âpre dans les moments de détresse où la lueur de l’espoir s’éteint presque ; mais elle devient drôle lorsque l’ironie perce, comme lorsque Choukhov, affirmant qu’il est midi puisque le soleil est à son zénith, se voit répondre par un commandant :

« ‘C’était vrai dans le temps. Mais, depuis, il y a eu un décret : le soleil, maintenant, atteint sa hauteur maximum à une heure. – Pas possible ? De qui qu’il est ce décret ? – Du pouvoir soviétique.’ Le commandant repartit avec le bard. Choukhov, d’ailleurs, ne voulait pas le disputer. Tout de même ! Est-ce que le soleil aussi obéirait à leurs décrets ? ».

A travers cette écriture extrêmement touchante puisque vivante, qui rappelle un peu le style célinien par sa langue orale, des destinées individuelles, bientôt détruites par le flot de la grande Histoire, nous sont rapportées par Soljénitsyne : qu’est-ce que ça fait à un homme, un Homme comme vous et moi, de savoir qu’il lui reste vingt-cinq ans à purger dans un camp de travail où le thermomètre atteint les trente-sept degrés au-dessous de zéro au cœur de l’hiver ? Comment économiser sa miche de pain cachée dans le repli de sa veste, pour éviter qu’elle ne gèle et que les autres ne la volent, toute au long de la journée ? Et comment faire durer le goût du sucre dans la bouche, le plus longtemps possible ? Enfin, plus que tout, comment garder sa dignité humaine, lorsqu’un gigantesque appareil concentrationnaire s’efforce de vous la prendre ? Choukhov formule à cette question une réponse concrète et implicite, qui passe par des gestes de résistance au quotidien, relevant de la force de la volonté. Contrairement à d’autres camarades, il se refuse résolument à ‘licher’ le fond des écuelles pour tenter de parer la faim déchirante, et à supplier l’un des rares fumeurs du camp à lui laisser son mégot ; ou encore, après neuf ans de détention, il continue immuablement d’ôter son bonnet, par politesse, avant de passer « à table » – en réalité, d’avaler en vitesse une bouillie d’avoine aussi fine que l’eau, serré sur les bancs d’un réfectoire surpeuplé et bruyant.

Pour George Nivat, Soljenitsyne, est, à l’image d’un Voltaire au XVIIIe siècle, l’auteur d’un cri « essentiel »  pour la justice qui a fait trembler l’empire soviétique dans ses fondations-mêmes. La limpide défense de la liberté dont est vectrice l’écriture soljénitsynienne, le désir avide de vie qu’on lit entre les lignes – ces puissances intangibles contenues dans les mots étaient en mesure d’ébranler le colosse aux pieds d’argile avec bien plus de force que la simple description des atrocités qu’il a perpétrées. Près d’une quarantaine d’ouvrages étaient déjà parus avant Alexandre Soljenitsyne pour dénoncer les harassantes journées de travail dans l’air glacé de Sibérie, la cruauté exercée au nom d’un bien supérieur, mais si sa force est si singulière, c’est qu’elle est au-delà du témoignage. L’histoire a montré combien les récits, les preuves et les documents pouvaient se révéler impuissants face à l’idéologie : lettres, photographies et documents de toutes les natures n’ont d’ailleurs jamais tant oblitéré la réalité qu’au siècle de Soljénitsyne. Falsifiés au moindre besoin du pouvoir, ils n’étaient plus en mesure de raconter l’Histoire. Pour George Nivat, l’ardeur de Soljénistyne pour l’écriture venait de sa volonté de pallier ce manque, de rendre au réel ce que le stalinisme lui avait volé.

Pourtant, en France-même, cette révélation du réel soviétique n’a pas toujours été bien acceptée. Des intellectuels d’extrême gauche se sont opposés à Soljénistyne. « C’est qu’un comité central fonctionne déjà dans nos têtes », déclarait André Glucksmann à propos de cette gauche outragée, désignée par George Corse, ministre du Général de Gaulle, comme « le pavillon des étonnés ». Son oeuvre représentait pour eux une déchirure, celle de l’effondrement du mythe de cette révolution soviétique si souvent considérée comme fille de la révolution française. Reçu pendant un temps sur tous les plateaux de télévision européens, Soljénistyne a sans doute réellement contribué à l’affaiblissement de l’Empire Soviétique, par la puissance de l’influence de ses écrits. Aussi Georges Nivat explique-t-il que l’écrivain était considéré comme une lourde menace par le PC russe : « Le Politburo multipliait les séances pour définir la ligne de défense envers ce dissident solitaire qui maniait la plume comme une division d’armée… ».

Mais Nivat aborde également l’apport de à l’Histoire de cet « écrivain du goulag » sous un angle plus philosophique : en dénonçant les atrocités que cachait un régime élevé au nom d’un idéal supérieur, il explique que Soljénistyne a permis de réintroduire dans notre réception de l’Histoire les notions de bien et de mal : « ce ‘Dante de notre temps’ a changé notre vision du monde, lui restituant le sens de l’enfer et le sens du salut ».

Bibliographie : A. Soljénistyne, Une journée d’Ivan Denissovitch ; Georges Nivat, Soljénistyne.

 

Les Bibliothèques de l’Odéon propose toute l’année un programme très riche, rassemblant des grands noms de la littérature et de la philosophie sur le Grand Plateau, pour des entretiens passionnants, souvent en partenariat avec France Culture ou France Inter.  

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Marianne Martin

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