Regards de Russie – Festival de Cinéma – Soirée d’ouverture – Les Gars

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Un festival : Regards de Russie, un film d’ouverture : Les Gars de Renat Davletiarov (aussi producteur de la semaine du cinéma russe à Paris) et plus de quatre rédacteurs de l’Artichaut. Le résultat est le suivant : Quatre critiques qui se parlent, qui se répondent, qui ne sont pas tout le temps d’accord mais qui vous engageront peut être à aller voir Les Gars, dimanche à 16h30 à l’Arlequin.

Les aventures de jeunesse sont universelles !
3,5 / 5 Artichauts
Mathilde Dumazet (Responsable de la Rubrique Cinéma)

La Russie ne pourra jamais tenir dans un film, tout comme la France ne peut être résumée en 1h30.
Alors il est normal, et non choquant, que certains réalisateurs prennent le parti de voir les choses d’un autre point de vue ; ici celui de Liocha, un adolescent dans une cité ouvrière des années 70 qui n’a qu’une obsession : les filles (et le sexe). Les Gars, ce sont lui et ses amis. Le film oscille entre les 400 coups pour toutes les péripéties de la petite bande, mais aussi à La Boum 2 pour le départ en train final, à West Side Story pour l’affrontement des gangs dans la cité sauf au dancing et pour l’histoire d’amour entre Tania et Liocha et pourquoi pas même Virgin Suicide pour le style année 70 et ses pantalons pattes d’eph mais aussi pour la dimension onirique voire fantastique perçue dans les couleurs ensoleillées mais assez pâles du film. L’histoire pourrait tout avoir d’un film français ou américain, sauf que l’histoire se passe un URSS et ce qui est dommage c’est que cela met une distance entre le spectateur qui a des propres idées sur la question et le sujet qui n’a pas grand-chose de politique si ce n’est la professeure communiste pure et dure un peu tournée en dérision.
Le réalisateur dit s’être senti très proche du personnage principal. S’ils ont en commun les belles aventures de Liocha, alors on comprend mieux le parfum de nostalgie de cette époque qu’insuffle Davletiarov dans la plupart de ses plans.
Le film est un bon choix d’ouverture de festival, une comédie légère, musicalement très entraînante et optimiste dans laquelle il ne faut pas chercher plus que ce qu’elle nous donne : un bon moment.

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Portrait d’une Russie enjouée !
3 / 5 Artichauts
Laure Barbé (rédatrice en chef)

Mercredi 14 novembre, toute la communauté russe et russophile parisienne s’était donnée rendez-vous à l’Arlequin pour l’ouverture de cette semaine dont la programmation promet quelques pépites.
Une fois entrés dans la salle, Renat Davletiarov nous accueille avec quelques mots, étonnamment prémonitoires quant au propos de son film. Pendant 1 heure et demie, Les Gars, viendra illustrer ce que le réalisateur (et producteur général de la semaine) a tenu à soulever en début de séance : la Russie ne se résume pas à ce pays sombre, sinistre et corrompu dépeint par le cinéma, la Russie n’est pas seulement celle de Leviathan, mais peut aussi être le décor sublime des aventures de Liocha et ses deux copains, jeunes russes habitant l’URSS des années 70.
Pour montrer cette Russie rieuse qui lui a fourni tant de beaux souvenirs d’enfance, Renat Davletiarov sort l’artillerie lourde : le film est une succession de gags et de personnages clownesques tout ça enveloppé dans une légèreté à toute épreuve.
Si la mise en scène est trop lourde, voire kitsh, Les gars, nous aura tout de même permis de découvrir une facette de la Russie que nous ne soupçonnions pas et confortera l’idée que ce pays, tant dans son cinéma que dans son histoire, renferme tous les extrêmes : des drames glacials aux comédies enjouées, cette semaine risque d’être mouvementée.

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Un élan fantasmagorique assumé
3 / 5 Artichauts
Natalia Foresti

Le film nous immerge dans l’imaginaire de Liocha, nourri par des références communes aux Russes, comme l’apparition récurrente des soldats de l’armée rouge se soulevant pour défendre les leurs lors de la guerre civile contre les Blancs. L’enthousiasme révolutionnaire y fait écho lors d’une fête de l’anniversaire de la révolution d’octobre où chants et défilés multicolores nous transportent dans ce temps. Les surgissements abrupts de ces renvois peuvent néanmoins choquer l’œil et l’esprit non habitués à ces suggestions qui s’insèrent parfois difficilement dans la trame du film qui se passe dans les années 70.
Toutefois, il s’agit de prendre l’œuvre avec le ton léger qu’elle adopte, et de suivre la trajectoire du héros, âgé de seize ans, qui passe par les différentes étapes de l’amour, les bagarres entre bandes de garçons rivales et les amitiés d’enfance mises à l’épreuve. Si le contexte économique et social des années 70, ainsi que les drames qui s’y déroulent, revêtent un caractère souvent tragique, le parti pris par Renat Davletiakov est celui d’une distanciation amusée sur le destin de ses personnages.
Et bien que le cadre du film soit celui d’une Union Soviétique à sa maturité, il s’ancre toutefois bien dans la tendance du cinéma russe d’aujourd’hui, où le recours aux effets spéciaux cousus de fil blancs peut paraître d’une naïveté légèrement troublante pour un spectateur habitué à ce qu’ils soient utilisés subtilement. Admettons que dès lors qu’il s’agit d’un point de vue d’adolescent rêveur sur les choses, sublimées via des couleurs trop vives et de surprenantes envolées dans le firmament, ne devrait pas prendre une ampleur trop importante à nos yeux. Cela atténuerait la forte impression produite par la qualité d’autres séquences à l’esthétique bien plus poignante et efficace qu’il faut retenir de ce film.

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Le « patchwork russe »
2,5 / 5 Artichauts
Simon Peteytas (Responsable de la rubrique Arts Plastiques)

Comme son réalisateur l’annonce, « c’est un film sur mon enfance ». Et il semble même avoir voulu garder son expertise d’enfant pour le réaliser. En effet, certaines scènes et particulièrement les fondus apparaissent maladroits et brouillons. De même, la bande son – au-delà des vieux classiques français – demeure ennuyante à souhait, la musique étant répétitive aux moments-clés. Selon Renat Davletiarov, « il raconte la vie de garçons qui ne s’apercevaient pas de la pauvreté chronique qui régnait à l’époque et qui ne connaissaient pas d’autre vie que celle de leur cité ouvrière. » La lumière chaude et ces scènes absurdes où l’on voit le personnage principal à l’arrière de la moto qui s’envole dans le ciel, frère qui est mort au début du film, confirment ce choix esthétique de réalisation. Il demeure cependant que la réalisateur n’a pas ce talent qui fait entrer n’importe qui dans son imaginaire. On reste abasourdi et interloqué, les blagues à répétition sur des sujets disons légers amusent seulement pendant la moitié du film. Par ailleurs, les effets esthétiques – cette course au ralenti – paraissent surjoués. On a donc le sentiment de regarder un film un peu brouillon et maladroit.
Néanmoins, le niveau du film est magnifiquement relevé par des acteurs incroyables – qui sont dans la réalité des étudiants. L’actrice principale est époustouflante de candeur et de beauté. Enfin, certains plans dénotent un talent potentiel, notamment cette scène durant laquelle les trois jeunes garçons découvrent les corps des femmes aussi bien pulpeux et grossiers que longilignes et gracieux, qui se nettoient dans les bains ; corps sont magnifiés et érotisés.

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Le Supplément de Sophie Pagnon Bekaert – Question-Réponse avec Renat Davletiarov

Une série de questions du public franco-russe a suivi le film. Renat Davletiarov y répond avec humour…

La série de question commence avec l’étonnement prévisible d’un spectateur français devant toute la joie de vivre et d’insouciance racontées de l’autre côté du rideau de fer : “Votre film semble être une parodie de la jeunesse russe, les années 1970 étaient-elles véritablement comme ça en URSS ?”

Oui. C’était exactement comme ça. Dans les années 1970, nous n’avions que peu de vues sur l’Occident, mais nous avions des brèches grâce aux bribes de la BBC ou aux petites coupures que nous trouvions parfois. C’est comme ça qu’est né le fantasme que la jeunesse soviétique a voulu incarner à cette période, à travers le peu d’images qui arrivaient jusqu’à nous.

Plus tard, le même spectateur souligne sa surprise devant “une société qui semble très peu policée, avec des conflits collectifs [bagarres de rues]”, où l’on ne voit pas tellement la présence du “parti” ou bien de la “propagande” tels qu’habituellement décrits.

Renat Davletiarov lui explique qu’il n’avait “pas conscience de tout ça à l’époque”. “Nous ne savions même pas vraiment ce qu’était le communisme” ajoute-t-il. Toute la légèreté de vivre qu’il décrit dans ce film est “authentique”. “Peut-être étions-nous même moins contrôlés qu’aujourd’hui ! Maintenant il y a internet, les téléphones portables, à cette époque là on était bien loin de tout ça, on était complètement livrés à nous-mêmes, libres d’expérimenter.”

Un jeune franco-russe intervient pour dire que tous les étés qu’il passe en Russie, ainsi que les récits de son père, ressemblent au film en tous points.

Davletiarov : “Oui, quand j’ai montré le film à des amis, qui viennent de tous les coins de Russie, du Kamtchatka à Leningrad, ils reconnaissent tous leur jeunesse. Malgré l’absence de moyens de communications à l’époque, chacun a connu le même phénomène, la même ambiance, avec les pantalons pat’ d’eph’ et les cheveux longs.”

Quant à l’authenticité des airs de Salvatore Adamo qu’on pouvait entendre dans toutes les rues, le réalisateur confirme qu’il s’agit là de la vérité : “on entendait Tombe la neige à toutes les fenêtres ! Tout le monde écoutait Salvatore Adamo et les Beatles. Les jeunes filles écoutaient Tombe la neige et n’en finissaient plus de pleurer…

“Où avez-vous trouvé tous ces décors si authentiques ? Le village, le chemin de fer, et toutes les baraques autour : c’est très détaillé et réussi.” observe un spectateur russe.

Cela a été très compliqué. On trouve plus de décors et d’accessoires qui touchent aux XVIIIè et au XIXè siècles dans les studios de cinéma russe aujourd’hui. Pour reconstituer une ville ainsi que des costumes, il nous a fallu un an de recherche aux quatre coins de la Russie. Cela est très difficile parce qu’après la fin de l’URSS, quand le capitalisme est arrivé, beaucoup de maires en Russie se sont amusés à défigurer les villes, chacun à leur manière. On ne peut plus trouver de “véritable” ville communiste maintenant.

“Comment avez-vous trouvé tous ces jeunes acteurs?”

R.D. : “Nous avons vu plus de 2000 jeunes. J’ai trouvé l’acteur principal vingt jours avant le début du tournage ! J’étais très angoissé, et mon directeur de casting m’a proposé une dernière photo. Je lui ai dit de le faire venir, nous n’avions rien à y perdre. Alors voilà qu’arrive un jeune homme raide comme Pinocchio sur ses jambes de bois. Et moi, réalisateur impatient, je l’apostrophe pour lui demander où il a appris à jouer comme ça, et qui avait bien pu lui apprendre à être si raide? Il s’est révélé qu’il n’avait jamais étudié la comédie, c’était un jeune étudiant en économie. Mais, devant la caméra, nous nous sommes aperçus qu’il progressait très vite, jour après jour. Après le tournage il est retourné étudier et m’a appelé au bout de 2 mois. Il m’a dit “Je ne veux plus faire d’économie ! Je ne pense plus qu’au cinéma”. Aujourd’hui il est étudiant à la VGIK (Institut du cinéma à Moscou).”

“Est-ce difficile de monter des films en Russie en 2014 ?”

R.D.“Aujourd’hui, il est plutôt facile de monter des films en Russie. Depuis sept ou huit ans, l’Etat veut soutenir l’industrie du cinéma russe. Même si les films américains sont ceux qui marchent le mieux, il faut se souvenir que la Russie est le quatrième ou cinquième pays du monde en termes de capacité d’audience. C’est un terreau favorable à l’essor du cinéma!

Quant au budget du film, de 4 millions d’euros, le réalisateur explique qu’il semble cher parce que c’est un film dit “historique”, qui a nécessité beaucoup de décors et de reconstitution. “La production de films en Russie n’est pas si chère aujourd’hui, et il y a de plus en plus nombreuses aides de l’Etat pour mettre en valeur le cinéma russe”.

Renat Davletiarov conclut sur un “спасибо” (spasiba, merci) sous les applaudissements du public satisfait, qui doit quitter la salle pour laisser la place aux spectateurs du film suivant : Leviathan d’Andreï Zviaguintsev.

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