Reality au Théâtre de la Colline

Reality, c’est la plongée dans le quotidien de Janina Turek qui, entre 1947 et 2000 a recensé tous ses faits et gestes dans 748 carnets. Reality, c’est aussi le questionnement de deux acteurs poètes italiens, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, sur le rapport qu’entretiennent jeu théâtral et réalité.
Daria Deflorian et Antonio Tagliarini sont à la fois auteurs, metteurs en scène et performeurs. Collaborateurs de longue date, ils s’inspirent pour cette création, en italien surtitré, de l’article Reality de Mariusz Szczygiel.

Reality est une pièce très courte, peut-être trop courte : les deux artistes se donnent moins d’une heure pour entrer dans le quotidien de Janina Turek. Cette femme polonaise décide un jour de 1943 de commencer un carnet dans lequel elle ne décrira « seulement la réalité, seulement et uniquement les faits ». Pendant plus de 50 ans elle recense minutieusement tous ses petits déjeuners, appels téléphoniques (38 196), émissions de télé (70 042), personnes croisées par hasard dans la rue (23 397), etc. Jusqu’à un matin d’automne, en 2000 lorsqu’elle meurt d’un infarctus en revenant du marché.

C’est là que les deux artistes italiens prennent le relais. Sur une scène nue, en habits de tous les jours, ils tentent de (se) représenter la mort de Janina Turek. Au fur et à mesure que la pièce avance, la scène se remplit d’éléments de réalité : une tasse lorsque Janina prend son petit-déjeuner, un paillasson lorsqu’elle s’essuie les pieds, un fauteuil avec une télécommande…

 

 

La beauté de cette pièce tient dans le respect et l’humilité dont les acteurs font preuve en s’emparant de la vie de Janina et en la mettant en scène. Se relayant dans le rôle de Janina, alternant la première et la troisième personne, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini parviennent à faire de la scène un véritable espace de dialogue. Un dialogue entre acteurs car ils n’hésitent pas à s’interrompre, se reprenant sur leurs jeux respectifs, avec cette interrogation, comment jouer au plus près la réalité ? Mais également un dialogue avec Janina elle-même qu’ils se prennent à interroger : que révèlent ses faits et gestes minutieusement archivés sur son identité propre ? La réalité ne se cache-t-elle pas derrière les cahiers de Janina ? Dans ce qu’elle ne dit pas, ce qu’elle n’écrit pas ?

« Je vis ou je feins de vivre ? Toutes ces notes, toutes ces statistiques, n’est-ce pas une façon de m’illusionner ? Si j’arrêtais d’écrire je devrais retourner à moi même. », Janina Turek

Au delà de la découverte d’une vie si commune qu’elle en devient fascinante, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini interrogent également le théâtre et la scène comme lieu de reconstitution de la réalité. Les performeurs développent avec humour un jeu du quotidien, un « non-jeu » comme ils le qualifient, afin de retrouver, peut-être, un peu de la réalité de la vie de Janina Turek. Leur quête de réalité passe également dans leur travail en amont du spectacle : ils sont allés jusqu’à Cracovie, ont déambuler dans la rue de Janina, lu ses carnets, et le spectacle qu’ils proposent peut être compris comme une mise en scène de leur propre cheminement vers la réalité de Janina plutôt qu’une pièce biographique ou romanesque.

Pourquoi aller voir cette création au théâtre de la Colline ? Parce qu’il est rare qu’une pièce pose autant de questions, interroge avec acuité la notion de réalité et du sens des gestes du quotidien, tout en restant légère, drôle et subtile. Parce que le destin de Janina, cette femme qui traverse les tourments de l’histoire du XXe siècle en écrivant consciencieusement les gestes les plus insignifiants de la vie (lorsque son mari rentrera d’Auschwitz elle inscrira simplement son nom dans « visites non annoncées ») est étrangement troublant. Parce que Daria Deflorian et Antonio Tagliarini interprètent avec simplicité un spectacle plein de grâce et de délicatesse, dont on peut peut-être regretter qu’il soit si court et qu’il ne fasse que soulever des questions essentielles sans avoir l’air d’y toucher.

 

Anouk Lamé

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