Pudeur et tremblements : Le dernier coup de marteau de Alix Delaporte

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Le Dernier Coup de marteau, de Alix Delaporte
Pudeur et tremblements
3/5 artichauts

Quand ils ne plongent pas depuis une falaise, Victor et sa mère, Nadia, vivent dans une caravane près d’une plage inhospitalière de la banlieue montpelliéraine, non loin d’une famille espagnole dont la fille, Luna, ne laisse pas Victor indifférent. Il a récemment appris que son père, un chef d’orchestre célèbre qu’il n’a jamais connu, était venu diriger la 6ème symphonie de Mahler à l’opéra de Montpellier. Lorsque sa mère malade lui annonce qu’ils vont devoir quitter la région, Victor décide alors de pousser les portes de l’opéra.

Victor est filmé comme un garçon plein de ressources et timidement déterminé.  Il s’affirme intérieurement en même temps qu’il se remet complètement en cause. Il ne sait plus s’il doit saisir la chance de venir un footballeur professionnel. Tout se bouscule. C’est l’adolescence, l’éveil crépitant du désir. C’est aussi la quête d’une identité, d’une reconnaissance. Il émane de lui une force, une obstination souffrante. C’est un lutteur sobre qui semble seul. Il rit rarement et semble avoir avalé ses souffrances d’enfant ayant grandi trop vite. Les bords de la route que Victor arpente à pied sous le cagnard sec, en attendant d’être pris en stop, sont filmés avec ingratitude mais sans honte aucune. Comme les plans larges de la plage déserte, ils définissent l’incertain du futur du garçon.

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Ce fan de football n’a jamais entendu parler de Gustave Malher, tout comme son père, Samuel, a l’air d’accorder peu d’attention à ce sport. La musique devient un intermédiaire entre eux deux. Si Victor cherche à atteindre un père austère et sur la défensive (interprété avec justesse par Grégory Gadebois), ce dernier voit la musique et Mahler en particulier comme un test : « Peut-il ressentir la musique, comme c’est le cas pour moi ». Leur relation grandit et se construit sur leur capacité à échanger par la Sixième « Tragique » de Mahler.

La relation avec sa mère est bien plus ambiguë, et quelque part, plus intéressante. Si l’on devine une relation au fond invulnérable, Victor sent les doutes de sa mère. Ses angoisses et ses incohérences de mère aimante et fragile sont sublimées par une Clotilde Hesme remarquable. Mahler, suite à deux tristes coups du sort dans sa vie personnelle, aurait supprimé non sans superstition le dernier des trois coups de marteau de sa Sixième Symphonie. Nadia regarde avec inquiétude et fierté son fils grandir, en espérant repousser le dernier coup de marteau.

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Samuel et Nadia se rencontrent à nouveau à travers leur fils, faute d’une entrevue physique. L’un des rares sourires émus de Victor intervient lorsque son père, cet étranger qui ne l’a pas vu grandir, lui fait remarquer d’un air gêné : « tu ressembles à ta mère ». C’est une façon de réassocier l’ancien couple. Oui, ils se sont bien connus et aimés par le passé.

Après le simplement beau Angèle et Tony, Alix Delaporte s’impose comme une cinéaste du pudique. Cela se retrouve dans l’attitude de ses personnages et dans une mise en scène humble mais réfléchie. Elle préfère faire parler les corps. Les personnages dialoguent peu mais quand ils le font, c’est avec sincérité. Et c’est en cela que l’interprétation de Romain Paul est exceptionnelle. Son regard perçant et son maillot France 98 font la différence. Une intensité de jeu qui rappelle Charlotte Gainsbourg à ses débuts.

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Faire allonger Victor aux côtés de sa mère endormie et vulnérable – avec qui les rapports sont pourtant tendus- plutôt que d’en faire un dialogue en dit beaucoup sur la force physique de la mise en scène d’Alix Delaporte.

La force esthétique du film s’est installée en partie dans les contrastes lumineux, contrastes de lieux et de situations en fait. Dans ce crépuscule intense et sensuel où Luna rase la tête de Victor, dans le projecteur braqué sur son père- chef d’orchestre dans une salle obscure, ou encore dans le soleil accablant des bermes montpelliéraines.

On ne peut reprocher à ce « drame familial » d’être larmoyant ou dégoulinant de bonnes intentions naturalistes et sentimentales. Le Dernier Coup de Marteau s’en trouve même à l’antithèse de par sa puissance pudique et de par sa capacité à transmettre l’émotion de manière non conventionnelle. La poésie des regards et des gestes dicte l’émotion du spectateur avec force et subtilité.

Augustin Hubert

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