Prix Sciences Po pour l’Art contemporain : Échosystèmes. Retour sur la remise des prix.

© Jérôme Douaud

Le mercredi 22 avril à 19h avait lieu la remise des Prix Sciences Po pour l’Art contemporain : le Prix du Jury, et le Prix du Public. Toute la semaine, vous avez pu voter pour l’œuvre d’art qui vous a le plus touché ; tandis que le jour même, un jury de renom se réunissait sous le double présidence de Frédéric Mion, directeur de Sciences Po, et Philippe Durey, directeur de l’École du Louvre.

Le jury était composé de :

– Laurence BERTRAND DORLÉAC, Historienne de l’art, Sciences Po Paris

– Eric DE CHASSEY, Directeur de l’Académie de France à Rome – Villa Médicis, Professeur d’histoire de l’art contemporain (détaché) à l’École Normale Supérieure de Lyon

– Odile DECQ, Architecte et urbaniste

– Sophie DURRLEMAN, Directrice déléguée de la Fondation Louis Vuitton

José-Manuel GONÇALVÈS, Directeur du Cent Quatre

– Fabrice HERGOTT, Directeur du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

– Thibaut VIGNEZ-SCOTH, Étudiant du double diplôme Sciences Po – École du Louvre

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© Natalia Foresti

Après les discours de Frédéric Mion, Philippe Durey et Palmyre Bétrémieux, le Prix du Public a été décerné à Mathieu Roquigny pour Think about Party et le Prix du Jury à Amélie Bertrand pour Sans Titre. L’Artichaut était présent à la cérémonie, afin de recueillir en exclusivité les témoignages des récompensés et des membres du jury. Morceaux choisis …

Sur la question, “ Qu’avez-vous pensé de cette édition du Prix Sciences Po pour l’Art contemporain au regard des éditions précédentes”, tous reconnaissent une édition éclectique et se félicitent d’un Prix ayant mis à l’honneur la peinture.

Frédéric MION confesse sonpoint de vue de béotien total” face aux “techniques d’artistes aux travaux extrêmement différents”. Laurence BERTRAND-DORLÉAC confirme cetExcellent cru” et se réjouit de la présentation des oeuvres par les artistes et du débat stimulant entre les membres du jury lui ayant succédé.  Thibaut VIGNEZ-SCOTH se félicite quant à lui du support classique ayant remporté le prix tout en soulignant la variété des oeuvres, comme le Land Art – particulièrement représenté avec à la fois les oeuvres dans les carrières de calcaire de Simon Boudvin et Orée délocalisée de Marion Orfila -, mais aussi les oeuvres “plus minimalistes et conceptuelles qui font écho aux nouvelles technologies.”

Frédéric MION, directeur de Sciences Po Paris : “La place de l’art à Sciences Po n’est pas encore totalement aboutie.”

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© Natalia Foresti

“Vous avez rappelé dans votre discours le lien que Sciences Po a désormais avec le monde de l’art. Quelle est votre vision de ce que doit faire Sciences Po face à l’art ?

Je suis très heureux de voir […] que beaucoup de choses à Sciences Po se font à l’initiative des étudiants. Bien sûr, le Bureau des arts est le lieu où se fédèrent beaucoup d’initiatives et beaucoup d’idées. Je pense toutefois qu’il y a encore de nombreuses choses que nous pouvons faire aussi bien sur le plan de la formation que sur le plan des événements ; la place de l’art à Sciences Po n’est pas encore aussi étendue qu’elle pourrait l’être.

Je pense singulièrement à la présence de l’art dans nos murs. Au fond, l’art s’incarne à travers d’événements organisés par les étudiants comme ce Prix, comme la semaine des Arts, comme la Comédie musicale ou tant d’autres, mais l’art n’est pas physiquement présent au milieu de nous en continu. Si Sciences Po devait investir de nouveaux espaces à Paris – ce qui est un de mes espoirs pour les années qui viennent –  je pense que nous devrions nous interroger sur la manière de rendre l’art plus présent dans les bâtiments, dans les lieux mêmes.”

Eric de Chassey, directeur de la Villa Médicis : “une culture politique ou scientifique sans culture humaniste n’est pas une culture.”

Comment vous jugez cet intérêt aujourd’hui qu’ont des étudiants de Sciences Politiques à s’ouvrir au monde de l’art ? Qu’est-ce que cela peut leur apporter d’être à la fois entre le monde du gestionnaire et de l’historien de l’art ?

Je pense simplement qu’une culture politique ou scientifique sans culture humaniste n’est pas une culture. On est dans un monde où le manque de capacités de créer de la pensée, de prendre la distance nécessaire qui passe par la pensée, où on juge tout en terme d’efficacité immédiate et quantifiable est un grand défaut. […] Mais pour en revenir à la question de la pratique artistique, quand on est censé prendre des décisions, avoir un certain savoir-faire technicien et technique, elle est vraiment liée à l’idée de faire surgir du nouveau, sinon on est uniquement dans la reproduction du connu. […] Ce manque de créativité de la pensée, il vient du manque d’habitude de prendre en compte cette dimension là chez les décideurs de façon général.

Est-ce que vous pensez que parmi les professionnels de l’art, il y aura de plus en plus de personnes issus de champs pluridisciplinaires, de doubles diplômes, de parcours croisés ?

Peut-être oui, avec le risque que l’on continue à avoir un système artistique qui soit dominé par le système marchand. […] Il n’y a pas de gens qui soient réellement actifs dans le monde de l’art qui n’aient pas une dimension pluridisciplinaire. On ne peut pas regarder des images si on n’est pas aussi capable de lire des images, de penser le monde d’aujourd’hui sans les outils de la science économique, de la sociologie etc.

Amélie Bertrand – Rock around the Bunker (Again) – 2013

Amélie Bertrand – Rock around the Bunker (Again) – 2013

Laurence BERTRAND DORLÉAC, Historienne de l’art, Sciences Po Paris

Qu’est-ce que le jury a particulièrement cherché à valoriser dans l’oeuvre d’Amélie Bertrand ?

Les promesses d’une personnalité et d’un travail exigeant en peinture, le détournement étrange de l’univers des jeux vidéo et du Photoshop. L’aspect décoratif aussi, la vivacité, le pimpant.

Que pensez-vous de l’oeuvre qui a remporté le prix du public, celle de Mathieu Roquigny ? Que témoigne-t-elle de la réception des oeuvres d’art contemporain, en particulier chez les étudiants ?

On peut interpréter l’œuvre de Mathieu Roquigny comme une critique de ce que l’immense écrivain polonais Gombrowics nommait « le culcul », on pourrait aussi dire le gnangnan. Envelopper un poncif de l’histoire de l’art (le Penseur de Rodin) dans du chewing-gum, c’est régressif, un peu comme le veut notre époque dans ce qu’elle a de pire. Heureusement qu’elle n’est pas faite que de cela, sinon, l’on s’endormirait.

La création du couple diplôme avec l’Ecole du Louvre envisage-t-elle l’ouverture d’autres parcours pluridisciplinaires accordant une place prépondérante à l’art et à la culture au sein de Sciences Po ?

Laissez-nous expérimenter celui-ci déjà, nous verrons pour les prochains. Il est certain que cela pourrait nous donner des idées si cela marche bien.

Ne peut-on pas nuancer le succès de l’événement, consacré comme « étape majeure de la vie étudiante à Sciences Po » par le directeur de l’école, Frédéric Mion, du fait que la plupart des étudiants ne se déplacent pas pour l’exposition ou y accordent une attention sporadique ?

Réjouissons-nous d’avoir un directeur qui encourage les arts et les lettres comme les sciences sociales à Sciences Po. Qu’il vienne co-présider ce Prix cette année est un signal fort. Il faut continuer à travailler avec les étudiants pour qu’ils s’intéressent à l’art de leur temps comme à l’actualité de leur temps. Ce Prix fut inventé par des étudiants comme vous qui ne supportaient pas l’idée de ce divorce stupide entre l’art contemporain et les publics. C’est une vieille histoire, nous n’aimons pas être bousculés dans nos habitudes par des artistes dont c’est le rôle de déranger.

Thibaut VIGNEZ-SCOTH, étudiant à Sciences Po et à l’École du Louvre, membre du jury.

Qu’est-ce que ça vous a fait vous d’être parmi tous ces grands noms dans le jury ?

C’est beaucoup d’humilité. J’ai fait ce que je pouvais, avec ce que je savais, ce que j’étais. Il y avait tellement de personnalités importantes, engagées dans le monde de l’art, que je ne me voyais pas arriver du haut de mes 23 ans et donner des leçons !

Pour qui avez-vous voté ?

J’ai voté pour Orée Délocalisée de Marion Orfila, qui m’a beaucoup touché.  Mais on lui a reproché son non-choix ; on a tous pensé qu’elle aurait du privilégier la vidéo aux supports matériels. Ensuite, Concaves de Simon Boudvin – encore un choix de Land Art !

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Concaves de Simon Boudvin

Amélie Bertrand a pour sa part été davantage récompensée sur ses tentatives et ses essais que sur la finalité de son oeuvre. Ce qui a été privilégié c’était le travail avec le numérique, avec Photoshop. Ce qui a été un peu moins apprécié c’est le fait qu’elle est déjà engagée par une galerie d’art (Galerie Sémiose), ce qui fait qu’on retrouve un peu l’esprit de la galerie à travers son oeuvre. Je pense que c’est un écueil à éviter quand on est jeune, essayer de se formater pour un moule, de s’adapter à un certain monde de l’art en essayant d’évacuer sa personnalité. En vérité, c’est donc un encouragement pour Amélie Bertrand.

Amélie Bertrand, lauréate du Prix du Jury 2015 : “Je fais que de la peinture à l’huile, et déjà j’ai l’impression de connaître rien”.

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© Thomas Arrivé

“Tu as dit à la fin de ton discours “Vive la Peinture” ! On a discuté avec le jury qui nous a mis dans la confidence : ils ont trouvé très intéressant de combiner la peinture à l’huile, un des médiums les plus classiques, avec tout ton travail derrière sur Photoshop. Comment t’es venue cette démarche ?

Bah c’est juste que la pratique du dessin pour moi est tellement compliquée. Le fusain, le papier…Le dessin c’est encore plus exigeant que la peinture ! Mon père est graphiste, il m’a très vite appris à utiliser Photoshop. Je prends l’outil trait, il est trop nickel.

Des projets pour l’avenir ?

Avec ce prix je me dis qu’il va peut être se passer des choses. Arrêter d’avoir un job alimentaire à côté et vendre des fringues pendant deux jours dans la semaine pour faire que de la peinture. Je suis à la galerie Sémiose, j’ai même une exposition en septembre. Cette peinture elle a déjà été achetée ; elle a été prêtée pour le prix Sciences Po. Les collectionneurs étaient là, ils étaient ravis.

Tu comptes continuer sur la toile, avec Photoshop ?

Je fais que de la peinture à l’huile, et déjà j’ai l’impression de connaître rien. Je commence seulement à comprendre quelques trucs mais c’est tellement infini. C’est pas du tout instinctif, je ne travaille pas à l’ancienne ni ne fais monter la peinture par jus, au contraire je passe des heures sur Photoshop, je peux revenir dessus pendant un mois, tout est hyper long. C’est une fois que l’esquisse, l’impression A3 jet d’encre est sortie, que là c’est bon je peux y aller. Le temps que ça sèche j’en ai encore pour deux mois derrière. J’ai le temps de réfléchir avant de me dire : “ah tiens je me suis raté” !

Mathieu Roquigny, lauréat du Prix du Public 2015 : “J’aimerais qu’on accorde un peu plus de sérieux au sourire.”

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© Natalia Foresti

Est-ce que tu t’attendais à remporter le Prix du Public ?

Absolument pas ! Moi je préfère me laisser surprendre, partir perdant et voir comment les choses évoluent. Donc grosse surprise. C’est encore plus beau d’avoir le prix du public finalement parce que c’est vraiment un bel accueil ici à Sciences  Po.

Donc encore une fois merci à vous.

Quel message voudrais-tu adresser aux étudiants, toujours plus nombreux à s’intéresser au Prix, pour mieux rentrer dans le monde de l’art contemporain ?

Je pense qu’il n’y a pas de protocole à suivre en fait. Après en pratique j’aimerais qu’on accorde un peu plus de sérieux au sourire. Que la spontanéité, le calembour aient leur place.

Alors comme ça tu exposes bientôt au Salon d’art contemporain de Montrouge ?

Rendez-vous à Montrouge de pied ferme oui ! L’expo a lieu tout le mois de mai au Beffroi.

Tu peux nous en dire plus sur l’oeuvre que tu vas présenter ?

Il y aura plusieurs choses, ce sera une sorte de cabinet de curiosité..

Là  c’était quand même un exercice assez difficile  pouvoir répondre à une thématique et présenter un seul travail, mais aussi le défendre auprès d’un jury de renom. Sur un seul boulot c’est quand même un bel exercice de style.

À Montrouge c’est une toute autre énergie ; une belle énergie, on se lâche quoi.

C’est maintenant un événement très reconnu…

Bien connu mais surtout très populaire ! Au-delà de la spontanéité, j’aime beaucoup m’accaparer les choses populaires, bas de gamme…

Avec les deux penseurs de Rodin que tu as récupéré dans des vide-greniers par exemple…

Exactement. Ça touche tout le monde parce que le discours est assez simple finalement et du coup éloquent à la fois. C’est aussi important dans ma démarche, s’accaparer tout ça, regarder à droite à gauche ce qu’il s’y passe et accumuler des choses qui n’ont pas lieu d’être.

Juliet COPELAND, Nicolas THERVET & Simon PETEYTAS
Prix Sciences Po pour l’Art Contemporain
http://sciencespo-artcontemporain.com/edition-2015/
13 avril 2015 – 29 avril 2015
28 rue des Saints Pères, Paris 7e.
Exposition temporaire niveau 0

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