Prix Goncourt 2015: Boussole, plaidoyer culturel pour l’Orient

©Editions Acte Sud

Pour Mathias Énard, le dixième livre est celui de la consécration : mardi 3 novembre, Boussole a reçu le prix Goncourt. Déjà primé pour plusieurs de ses ouvrages, Mathias Énard est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants de la littérature francophone : ancien orientaliste, ses écrits ont révélé la richesse de la culture du monde oriental, que ce soit par une longue phrase dans Zone, ou par la fiction historique dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants.

Avec Boussole, rêverie d’un musicologue féru des échanges Orient-Occident, Mathias Énard nous livre une véritable ode à la diversité de ce monde que l’on connaît si mal. Véritable voyage littéraire et musical, Boussole nous dévoile à travers de l’amour de Franz pour Sarah, la véritable passion de l’auteur : cet Orient qui nous attire, le tout servi par un style ambitieux et moderne.

Les plus :

– Le mélange des histoires, des pays, des figures historiques dans le catalogue des souvenirs du narrateur : une érudition ambitieuse pour faire mieux connaître ce monde étranger au lecteur.

– Un texte qui se révèle être un puits de culture : toutes les références sont extrêmement bien maitrisées, nous donnant envie tour à tour de lire Thomas Mann, d’écouter Bizet et de visiter Ispahan.

– La qualité et l’abondance des anecdotes, toutes véridiques, du dernier concert de Beethoven à la commande de l’Origine du monde à Gustave Courbet par un diplomate ottoman.

– La réussite du mélange entre narration et représentation : l’intrigue arrive à se mêler aux descriptions exotiques et aux rêveries nocturnes.

– La tristesse – ou plutôt la mélancolie – qui peut se transmettre dans ces pages : Mathias Énard nous parle d’une époque déjà lointaine, celle où Alep et Palmyre n’étaient pas en ruines.

Les moins :

– La densité des références peut à certains moments décourager le lecteur, proche de la saturation. Il ne faut donc pas avoir peur de poser le livre pour respirer de temps en temps.

Verdict : 4,75 sur 5 artichauts

French author Mathias Enard poses on July 7, 2015 in Paris.          AFP PHOTO / JOEL SAGET

French author Mathias Enard poses on July 7, 2015 in Paris. AFP PHOTO / JOEL SAGET

Franz Ritter, jeune musicologue viennois, ne dort pas. Ce soir, c’est l’insomnie qui partage sa couche. De 23 heures à 7 heures, subissant la privation du sommeil, notre narrateur pense, plonge dans ses souvenirs, rêve parfois, mais partage avec le lecteur ses peines, ses voyages, ses connaissances, sa soif du Moyen-Orient. Ainsi en 400 pages, chacune représentant 90 secondes de cette nuit qui ne commencera jamais, nous entrons dans le doux monde de la rêverie, entre orientalisme du XIXe siècle, musique de Mendelssohn, et révolution iranienne.

Pour Mathias Énard, ce livre est à la fois une reprise du style des précédents ouvrages, tandis que le sujet est celui qui semble le plus abouti. Pour Zone, vaste épopée littéraire sur le Proche-Orient, chaque page représentait un kilomètre parcouru entre Milan et Rome. Ici, on retrouve cet art de la forme – il nous faut presque autant de temps pour lire le livre que l’insomnie subie par le narrateur – avec cette passion pour la culture des mondes turc, arabe et iranien. Tout dans le texte n’est que curiosité, envie d’un Ailleurs, envie de s’approprier une culture extra-européenne mais qui semble toujours connectée à notre monde.

« Dieu est le grand ennemi des moutons ; on se demande pour quelle horrible raison Il choisit de remplacer, au moment du sacrifice, le fils d’Abraham par un bélier plutôt que par une fourmi ou une rose, condamnant ainsi les pauvres ovins à l’hécatombe pour les siècles des siècles. »

Là est l’un des tours de force du romancier : celui de réhabiliter le Moyen-Orient, notamment en ces temps de trouble, comme terre d’une culture commune avec notre vieille Europe. Le meilleur exemple est le choix de Vienne, « porte de l’Orient » selon la formule de Hofmannstahl, comme ville centrale, le lieu de vie du narrateur. Partant de ce postulat, toute la culture orientale est rattachée à l’Occident. De Balzac à Liszt, Mathias Énard nous révèle un monde européen façonné par l’Autre, au fil des pays traversés par Franz. Le tout s’accompagne d’un humour très fin, caractérisant cet homme mal dans sa peau, intellectuel malheureux car sans renommée internationale.

C’est ainsi qu’à la fin de ces 400 pages, nous ne faisons presque plus qu’un avec le héros. Nourri par Palmyre, par l’opium, par les thèses d’Edward Saïd, celui-ci nous a introduit dans un monde où la culture est reine. Les références accumulées par Mathias Énard donne une vocation universelle au texte : à nous de choisir ou non de s’intéresser précisément à ce qu’aime le narrateur, à ces auteurs perses inconnus qui se suicident dans Paris, ou à cet Octuor de Mendelssohn qui emprunte aux sonorités de l’Asie. Le tout est intégré dans une histoire d’amour savante, d’un amour déçu et si lointain : Sarah, partie dans le Sarawak on ne sait trop pourquoi. C’est avec elle que le roman commence par une lettre envoyée à Frantz ; c’est par son mail de réponse qu’à 7 heures du matin le roman s’achève.

« L’aube de Vienne en décembre n’aura rien à voir avec celle du désert : l’aurore aux doigts de suie maculant le grésil, voilà l’épithète de l’Homère du Danube. »

Finalement, c’est grâce à ce jeu entre notre insomniaque et ses pensées que le roman ne sombre pas en un simple catalogue de détails, d’anecdotes historiques et figures de l’orientalisme. Ce mélange savamment dosé entre cheminement amoureux et souvenirs musicaux ou littéraires permet au lecteur d’avoir entre les mains un livre moderne, intelligent, où il peut se reconnaître dans cette quête du Savoir doublé d’une recherche de l’Amour. C’est ce pari osé de Mathias Énard qui lui vaut aujourd’hui, la consécration par ses pairs.

Nicolas Thervet

Boussolede Mathias Énard, paru le 19/08/2015 aux éditions Actes Sud, 400 pages, 21,80 €

Prix Goncourt 2015

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