Pierre Bonnard, Peindre l’Arcadie

Pierre Bonnard (1867-1947)Vue du port de Saint-Tropez1911Huile sur toileH. 83,8 ; L. 86,4 cmNew York, The Metropolitan Museum of ArtLegs Scofield Thayer 1982© ADAGP, Paris © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

Le Musée d’Orsay est le lieu qui renferme le plus de Bonnard dans le monde, donnant au visiteur la vision d’un post-impressioniste bourgeois, aux toiles décoratives. Mais la rétrospective du Musée d’Orsay va plus loin, cherchant à montrer la vision qu’avait ce peintre d’un paradis perdu, d’une Arcadie qu’il nous faut chercher. Ainsi, en près d’une centaine d’œuvres allant de minuscules photographies aux panneaux d’hôtels particuliers russe, les deux commissaires – Guy Cogeval et Isabelle Cahn – affiche un Pierre Bonnard aux multiples facettes qui nous fait rêver dans cette grisaille parisienne.

 Les plus :

  • Une exposition à couper le souffle : de très belles œuvres, de la première salle jusqu’à la dernière. Ceci est d’autant plus intéressant que nombre des œuvres appartiennent à des collections privées et sont de tailles imposantes – et le Musée d’Orsay arrive à tout faire pour nous offrir une très belle rétrospective sur le peintre.
  • Un très bel agencement des salles, qui ne casse pas les thématiques chères à Bonnard comme le thème de la toilette, ou sur les magnifiques paysages du Sud de la France. La couleur des murs est même réfléchie selon les sections, comme dans la salle sur l’Ultra-violet.
  • L’idée de faire résonner dans la dernière salle les magnifiques tableaux de Bonnard qui décoraient les appartements avec des bronzes de Maillol est excellente : on se sent comme dans le hall d’entrée d’un palais russe, là où peinture et sculpture se rejoignent et se complètent – le triptyque final en est la meilleure preuve.

Les moins :

  •  Un souci sur la partie « Clic-Clac Kodak » : des photographies trop petites, n’ayant pas de liens avec l’art de Bonnard. On regrette donc un passage où l’on s’arrête presque pour rien – surtout qu’avec des photos aussi petites, l’attente est longue pour voir un carré de 4 centimètres de côté où Bonnard affiche sa femme avec une robe blanche.
  • Il aurait pu être intéressant d’afficher quelques œuvres d’autres peintres – Maurice Denis, Edouard Vuillard – afin de mieux situer le génie de Bonnard face à ses contemporains.

Note : 4,25 sur 5 artichauts

 

Pierre Bonnard (1867-1947) Salle à manger à la campagne 1913 Huile sur toile H. 164,5 ; L. 205,7 cm Minneapolis, The Minneapolis Institue of Arts, The John R. Van Derlip Fund © Minneapolis Institue of Arts, MN, USA / Bridgeman Images © ADAGP, Paris 2015

Pierre Bonnard (1867-1947)
Salle à manger à la campagne
1913
Huile sur toile H. 164,5 ; L. 205,7 cm
Minneapolis, The Minneapolis Institue of Arts, The John R. Van Derlip Fund
© Minneapolis Institue of Arts, MN, USA / Bridgeman Images
© ADAGP, Paris 2015

En rentrant dans l’exposition, on est d’abord frappé par les premières toiles qui attendent le visiteur. A notre gauche, des magnifiques tableaux japonisants ; tandis qu’en face, 4 femmes dont le style nabis indéniable se complètent parfaitement. 4 toiles venant de 4 coins du monde et réuni pour cette exposition : on est déjà charmé sur le pas de la porte.

Ensuite, c’est la découverte d’un Pierre Bonnard des premières années, flirtant avec un réalisme où il cherche à faire jaillir l’imprévu. La Belle Epoque dans ses travers nous saute aux yeux, de l’Indolente à l’intimité entre deux fumeurs de pipe. Encore très loin de l’Arcadie pourtant, la réussite du détail est présente dans tous les tableaux du peintre : que ce soient les animaux représentés ça et là à la campagne, ou la fumée environnante, on est envouté comme si l’on était remonté dans les années de la fin du XIXe siècle.

Pierre Bonnard (1867-1947) L'indolente ou Femme assoupie sur un lit 1899 Huile sur toile H. 96 ; L. 106 cm Paris, musée d'Orsay © ADAGP, Paris © RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Thierry Le Mage

Pierre Bonnard (1867-1947)
L’indolente ou Femme assoupie sur un lit
1899
Huile sur toile H. 96 ; L. 106 cm
Paris, musée d’Orsay
© ADAGP, Paris
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Thierry Le Mage

Différents procédés plongent le spectateur dans l’univers de Pierre Bonnard. Les détails insoupçonnés, parfois au premier plan, que l’on ne remarque qu’après une observation attentive du tableau, les cadres serrés et les perspectives surprenantes, interrogent le spectateur. On se demande avec quel regard Pierre Bonnard a pu peindre ses sujets. Comment transforme-t-il, sublime-t-il ce qui semble être le quotidien ? On se rend compte que l’Arcadie de Bonnard réside dans ce qui nous paraît banal.

Selon les mots de Gérard Bertrand, Bonnard nous fait porter des « lunettes magiques ». Après avoir vu les peintures de Pierre Bonnard, on observe le quotidien de manière sublimée, et les couleurs qu’il évoque semblent apparaître. « Quelque chose d’essentiel nous a été révélé ». En effet, sa peinture est très particulière, mais conserve une constante : l’importance écrasante de la lumière et des couleurs, qui prennent parfois plus d’importance que le sujet même du tableau. Des zones neutres de blanc savamment dosées structurent les tableaux qui, conjuguées aux couleurs chères à Bonnard, font naître des jeux de lumières proche du surréalisme.

Pierre Bonnard (1867-1947) L’Atelier au mimosa 1939-1946 Huile sur toile H. 127,5 ; L. 127,5 cm Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne Centre de création industrielle, acquis en 1979, AM 1976-732 © ADAGP, Paris 2015 © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

Pierre Bonnard (1867-1947)
L’Atelier au mimosa
1939-1946
Huile sur toile H. 127,5 ; L. 127,5 cm
Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne
Centre de création industrielle, acquis en 1979, AM 1976-732
© ADAGP, Paris 2015
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

C’est finalement les dernières salles qui sont les plus majestueuses : l’arrivée dans l’Arcadie promise par Bonnard. Face à nous, une explosion de couleurs dans les Mimosas, un repas sous le soleil provençal dans la Salle à manger à la compagne.

Pour autant, le véritable chef-d’œuvre de Pierre Bonnard reste son appartenance aux peintres décoratifs. La dernière thématique, Et in Arcadia ego, est le clou de cette exposition. Des toiles imposantes, des peintures murales : le Musée d’Orsay a réussi à rassembler les nombreux triptyques de Pierre Bonnard en une deux vastes salles. Les thèmes chers à Bonnard sont toujours présents dans cette Arcadie campagnarde, où l’on cherche Virgile du regard. Pour autant, même l’urbanisme est présent dans l’Arcadie : le sublime panneau Vue du Cannet est une ode au mélange entre campagne et village, faisant comprendre au spectateur que le bonheur est proche de lui, à quelques kilomètres de son existence urbaine.

Pierre Bonnard (1867-1947) Vue du Cannet 1927 Huile sur toile H. 233,6 ; L. 233,6 cm Paris, musée d'Orsay Don de la Fondation Meyer, dépôt au musée Bonnard, Le Cannet, 2008 © ADAGP, Paris © Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Pierre Bonnard (1867-1947)
Vue du Cannet
1927
Huile sur toile H. 233,6 ; L. 233,6 cm
Paris, musée d’Orsay
Don de la Fondation Meyer, dépôt au musée Bonnard, Le Cannet, 2008
© ADAGP, Paris
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Le but de l’exposition était de réussir à nous faire approcher l’Arcadie, ce paradis utopique où la vie à la campagne devait résumer notre approche d’un bonheur presque éternel. Le pari est réussi, tant le travail des deux commissaires est quasiment parfait : en respectant des thématiques sans trop casser la chronologie, en terminant en apothéose par les panneaux décoratifs, on sort du Musée d’Orsay rêveur, souhaitant se retrouver dans la Salle à manger à la campagne le plus vite possible. Une douce rêverie, des envies de voyages : le résultat d’une exposition réussie.

Paul LAMY & Nicolas THERVET

 

Pierre Bonnard. Peindre l’Arcadie.

17 mars 2015 – 19 juillet 2015

Musée d’Orsay, Paris 7e.

Exposition temporaire niveau 0

Gratuit pour les étudiants -26 ans

Ouverture de 9h30 à 18h le mardi, le mercredi, le vendredi, le samedi et le dimanche

Et de 9h30 à 21h45 le jeudi

www.musee-orsay.fr

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