Piero Fornasetti : la folie pratique

Piero Fornasetti, Assiette de la série «Tema e Variazioni», porcelaine, diamètre 26 cm, 1950-1980

45 ans après l’exposition « Bolides designs » dont il était le commissaire général, Piero Fornasetti (1913-1988) se réinvite aux Arts Déco du 11 mars au 14 juin 2015, pour une rétrospective dense et immersive dans l’univers de ce touche-à-tout brillant. De ces débuts en tant qu’imprimeur, au design de mobilier, en passant par ses œuvres de typographie, l’exposition montre l’opulence de sa production et sa singularité au milieu des courants italiens.

Les plus :

  • La densité de l’exposition, soit près de 1400 œuvres, est idéale pour se plonger dans le monde du designer, qui a littéralement repenser tous les objets du quotidien.
  • La scénographie, qui a le mérite de rendre digeste le nombre faramineux d’œuvres, mais plus encore de les mettre en perspective de façon originale (la salle des plateaux et des assiettes sont des perles de l’exposition).
  • A faire avec l’exposition sur le design italien pour comprendre la singularité de Fornasetti

Les moins :

  • La densité, impossible de finir l’exposition si vous arrivez trop tard.

Note : 4,8 artichauts 

Piero Fornasetti, Paravent «Angolo Antico con Eva», lithographie sur bois, peint à la main. 200 x 200 cm, 1952

Piero Fornasetti, Paravent «Angolo Antico con Eva», lithographie sur bois, peint à la main. 200 x 200 cm, 1952

Les premières salles de l’expositions sont consacrées au début de l’œuvre de Fornasetti. Dessinateur compulsif, il pratique toutes les techniques, notamment en tant que peintre. Cette partie de son œuvre, mal connue, renferme pourtant la genèse du reste de sa production. Collectionneur frénétique, ses tableaux sont l’expression de ses sources d’inspirations diverses mais surtout démultipliées. Fornasetti découpe, classe, range, étiquette des milliers d’images, provenant de gravures du XIX siècle, ou des publicités, des images païennes ou religieuses, et se constitue une base de travail hétéroclite. Comme un collectionneur d’insectes méticuleux, il fait de ce thème le sujet de plusieurs tableaux (comme autant de vitrines Deyrolles), les images qu’il récolte sont autant de précieux joyaux qu’il met en scène dans des décors de trompe l’œil, déjà remplis d’un certain humour. Les paravents s’imbriquent avec le reste du mobilier, les chaises font échos aux rideaux, comme une grande mise en scène illusionniste.

Tout comme les objets plus tard, les dessins s’affichent au mur par centaine et révèlent des traits de Picasso ou de Chirico. Des motifs commencent à émerger, des papillons ou des poissons, s’impriment sur les surfaces les plus variées. Grâce à ses techniques d’imprimerie empruntées à son père, il teste toutes les méthodes et tous les formats, notamment les livres, les almanachs, les foulards. C’est à l’occasion de la triennale de Milan qu’il se noue d’amitié avec Gio Ponti en 1933, maitre de la céramique. L’exposition se poursuit sur la salle des foulards justement et l’on suit l’extension des champs de création de l’artiste, des paravents aux boîtes en tout genre, des miroirs aux portes-parapluies, bref il décore la maison du sol au plafond. C’est d’ailleurs avec la reconstitution de la villa dont il a assuré la décoration intérieure que la visite se poursuit. L’oscillation entre le kitsch et le bon goût est toujours dangereusement prononcée mais la poésie d’un chat en faïence sur la cheminée ne peut être soulignée que par un second degré certain. Au-delà de la maison, Fornasetti applique sa patte dans les salles de cinéma, de paquebots (Andrea Doria, 1952), sur les tracts, les affiches et produits publicitaires en tout genre. Bien avant Andy Warhol, il y a comme un goût d’autodérision dans ces multiplications à l’infini d’impressions, mais chez lui, la reproduction est moins une dénonciation qu’une profonde générosité.

Piero Fornasetti, Miroir «Viso» (visage), verre biseauté à la main  dans un cadre de rayons de laiton, diamètre 50 cm, vers 1950

Piero Fornasetti, Miroir «Viso» (visage), verre biseauté à la main
dans un cadre de rayons de laiton, diamètre 50 cm, vers 1950

Piero Fornasetti télescope les sources d’inspirations, et s’il le dit lui-même non sans un brin d’arrogance, « rien ne lui est ésotérique », cette vérité n’est que trop visible au fil des salles. Fou de l’image, il allie l’humour et la poésie aux endroits les plus inattendus. Il érige l’art de l’ornement comme élément fondamental du design, car si les formes se multiplient à l’identique, les motif ne sont jamais similaires.

La salle des plateaux, qui regroupe une centaine d’exemplaires, est au cœur de cette dialectique entre l’objet en tant qu’entité reproductible et sa « peau » qui se pare des charmes d’une couverture toujours unique. Disposés comme autant de bijoux éclairés précieusement, les plateaux s’offrent au spectateur dans un espace déambulatoire propice à la discussion et à l’émerveillement. Encore plus surprenante, la salle des assiettes fait s’élever dans les airs cet objet singulier dont Fornasetti a paré la blancheur d’un visage multiplié, celui d’une cantatrice immortalisé dans la faïence, de mille manières différentes.

Piero Fornasetti, Plateau «Poliedri», 48 x 60 cm, années 1950

Piero Fornasetti, Plateau «Poliedri», 48 x 60 cm, années 1950

Piero Fornasetti produit un art qui serait « la fenêtre ouverte sur son monde intérieur, sur l’imagination et le rêve qui l’amènent à porter un regard sans cesse renouvelé sur les objets du quotidien ». Si cet art est avant tout une quête personnelle, semble-t-il, l’univers de Fornasetti, car il est véritablement question ici d’un monde entier composé par lui, entre en résonnance avec chacun de nous, par un goût de l’enfance, du merveilleux, mis en scène avec une certaine rigueur dissimulée. Pas étonnant que soient comptés parmi les collectionneurs invétérés de l’artiste, David Bowie ou Sting, et que son influence papillonne encore chez Valentino ou d’autres non moins célèbres designers.

Claire Renauld

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