Pièces rapportées

'Origin of the Species' - diorama of pygmy woman and man from the Ituri Forest - EXHIBIT B - © Pascal Gely

Après un passage mouvementé au TGP, Exhibit B est arrivé au Centquatre. L’exposition-performance fait polémique depuis son annulation à Londres, et a donné lieu à une manifestation violente lors de sa première à Saint-Denis. Plusieurs mouvements antiracistes agissant sous la houlette du « Collectif anti-Exhibit B », parmi lesquels la Brigade anti-négrophobie, nient la volonté de Brett Bailey d’une prise de conscience collective. Je ne vais pas ici essayer de décortiquer la polémique, mais plutôt de parler de l’œuvre en tant que telle. Difficile d’évoquer ce que l’on y voit sans faire preuve d’un certain sentimentalisme ; il s’agit en fait d’exprimer que Brett Bailey nous présente son exposition comme un psaume à l’humanité, un chant douloureux mais courageux.

* Vous retrouverez à la fin de cet article la lettre ouverte des directeurs du TGP et du Centquatre

Note : 4,5 sur 5 artichauts

'Travail et Progres' - Congolese man forced to amputate villagers' hands by Belgian colonial administration - EXHIBIT B - © Sofie Knijff

‘Travail et Progres’ – Congolese man forced to amputate villagers’ hands by Belgian colonial administration – EXHIBIT B – © Sofie Knijff

Après une courte attente dans une antichambre du Centquatre, nous nous enfonçons avec mon groupe -par uniquement constitué de blancs contrairement à ce que certaines critiques voudraient faire croire- dans un couloir aux allures de parking désaffecté. Nous attendent une série de siège auxquels sont attribués des numéros. Une jeune femme nous présente Exhibit B, et nous appelle tour à tour, avec une gravité non dissimulée. Le spectacle a déjà commencé, nous sommes numérotés et appelés comme si nous étions du bétail, sous le regard dur de notre interlocutrice. Une manière de nous faire ressentir de manière bien atténuée, ce que ressentent les hommes et les femmes qui nous sont exposés.

Chaque tableau est prétexte à une mise en scène. Les acteurs sont représentés autour de décors naturels, au milieu de têtes d’antilopes empaillées. Les peuples africains, les noirs, sont présentés sur l’échelle de l’évolution, comme une masse informe juste au-dessus de l’animal. Brett Bailey explique d’ailleurs la classification insidieuse qui fut faite dans l’histoire sud-africaine, en classant les vestiges de la colonisation au Musée de l’histoire culturelle, tandis que « ces figures d’hommes et de femmes à la peau brune étaient exposées en Musée de l’histoire naturelle du Cap ». Pour les colonisateurs, le « noir » n’est pas vraiment un homme, c’est plus qu’une bête mais moins qu’un européen. Il est un monstre de foire doué de parole, fort bien représenté par l’exposition de Sarah Bartley, la « Vénus Hottentote », qui, les bras légèrement écartés du corps, reste statique sur une plaque tournante, ne nous laissant voir que les pulsations de sa respiration sur son ventre.

 

 'Survival of the Fittest' - Semira Adamu, killed on a deportation flight to Lagos, Brussels, 1998 - EXHIBIT B - © Sofie Knijff

‘Survival of the Fittest’ – Semira Adamu, killed on a deportation flight to Lagos, Brussels, 1998 – EXHIBIT B – © Sofie Knijff

Chacun est plus ou moins touché par certains tableaux, mais l’expérience est bouleversante dans tous les cas. Ces hommes réifiés soutiennent notre regard, bien que séparés de nous par un grillage ou des fils barbelés. Ces yeux qui expriment une insondable tristesse, la tristesse de n’être vus que par la couleur de leur peau, nous font ressentir la honte. La honte d’être spectateur de ce spectacle. La honte qu’ils ont d’être ainsi exposés, dénaturés, déshumanisés, traités en objets de science. Une femme à moitié dénudée nous observe de dos, à travers le miroir de la chambre d’un officier. Un désespoir profond se laisse sentir au fond de ses yeux, toujours cette honte d’être ce qu’elle est. Il en est de même pour cette femme herero, séparée de nous par un grillage barbelé, qui tient sans aucun doute le crâne d’une de ses codétenues qu’elle a du faire bouillir puis gratter avec un tesson de bouteille afin qu’il soit envoyé dans les laboratoires allemands. Cet homme tenu par une muselière en fer, et cette vieille femme qui nous observe à travers le grillage de l’apartheid. Ces deux immigrés, dont le titre d’ « objets trouvés » trahit la différence intégrée dans notre société ; dont la couleur les fait sortir de la masse pour n’être considérés que comme des éléments non identifiés. Et enfin, cet homme, attaché à un siège d’avion, bâillonné, au-dessus duquel plane la menace de l’asphyxie, qui n’est pas traité comme un homme, mais comme un immigré bon à être maté et ramené « chez lui ».

 

'Dr Fischer's Cabinet of Curiosities' - choir of singers from Namibia singing lamentations in remembrance of prisoners decapitated in German South West African concentration camps - EXHIBIT B - © Ada Nieuwendijk

‘Dr Fischer’s Cabinet of Curiosities’ – choir of singers from Namibia singing lamentations in remembrance of prisoners decapitated in German South West African concentration camps – EXHIBIT B – © Ada Nieuwendijk

C’est sur les chants de lamentation d’un chœur Namas que se clôt cette « exposition ». Le deuil transpire de ces quatre têtes coupées exposées dans le cabinet de curiosités d’un scientifique allemand, qui laissent planer un chant sibyllin, beau et plein d’espoir. Ce psaume plein d’humanité achève avec brio une « Exhibit B » bouleversante.

 

Bertrand Brie

'Civiizing the Natives' - Herero woman forced to clean skulls of deceased prisoner in German South West African concentration camp - EXHIBIT B - © Ada Nieuwendijk

‘Civiizing the Natives’ – Herero woman forced to clean skulls of deceased prisoner in German South West African concentration camp – EXHIBIT B – © Ada Nieuwendijk


 

« La conscience porte les graines du changement. » Brett Bailey

 

Mardi 18 novembre 2014

Chers spectateurs, cher public,

Ce que nous avons ressenti en voyant Exhibit B est une émotion propre à la force du spectacle vivant quand il atteint autant son sujet. Cette émotion naît particulièrement ici de la vibration palpable qui existe entre des hommes qui se regardent : nous – spectateurs – pris dans le regard direct des acteurs. Leur silence est ici relayé par un texte qui accompagne chacun des tableaux de manière bien plus implacable que des paroles proférées. Cette œuvre d’art dénonce sans ambiguïté toute forme de déshumanisation, de racisme. Dans chaque tableau vivant, le caractère plastique extrêmement précis basé sur des faits historiques permet la mise à distance et interdit toute possibilité d’impression dégradante. Bien au contraire.Cette œuvre d’art plaide pour la renaissance d’un sentiment d’humanité – quand l’Homme a-t-il arrêté d’être humain ? Savons-nous, nous, Hommes du XXIe siècle, être humains?
L’un des ressorts du théâtre est de tendre le miroir d’un certain monde pour mieux l’interroger. C’est le sens de l’art.Le théâtre est éminemment – depuis toujours – un art qui crée du débat dans la cité. Le geste poétique devient politique.

LE DÉBAT OUI, LA CENSURE NON.

Depuis quelques semaines une pétition circule pour demander l’annulation d’Exhibit B. Les auteurs de cette pétition reconnaissent ne pas avoir vu l’installation-performance. Il est temps que cette polémique cesse.
Comment peut-on juger d’une œuvre sans l’avoir vue et demander son annulation sans la connaître et en l’accusant du contraire de ce qu’elle dénonce ? Faut-il dorénavant penser à travers des a priori ?
Programmer Exhibit B est un acte responsable. C’est une œuvre artistique d’une force et d’une clarté incontestable. À l’heure où le raccourci de la pensée devient l’emblème de notre société, c’est une grande chance de pouvoir accéder à une œuvre qui fait apparaître si clairement l’Histoire de l’humanité, qui place aussi directement l’Homme face à ses responsabilités.

Exhibit B aura lieu. Exhibit B touche droit à l’âme, dans sa conscience et bien au-delà.

Jean Bellorini
Metteur en scène et directeur du Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis
José-Manuel Gonçalvès
Directeur du  CENTQUATRE-PARIS

'The Age of Enlightenment' - Angelo Soliman, historian and philosopher, stuffed and exhibited in Viennese natural history museum, late 18th century - EXHIBIT B - © Sofie Knijff

‘The Age of Enlightenment’ – Angelo Soliman, historian and philosopher, stuffed and exhibited in Viennese natural history museum, late 18th century – EXHIBIT B – © Sofie Knijff


Voici une vidéo de la manifestation lors de la première d’Exhibit B. Certains manifestants plaident pour la liberté d’expression mais sont contre l’exposition, d’autres veulent la censurer.

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