Picasso à l’hôtel Salé : redécouverte

© Musée national Picasso-Paris/Béatrice Hatala

Enfin le voilà ! Après cinq ans de rénovation, restauration, agrandissement et modernisation, le musée Picasso tant attendu – avec la Fondation Louis Vuitton – ouvre finalement ses portes le samedi 25 octobre, inauguré en grande pompe par notre cher Président. Le petit bijou qu’est l’hôtel Salé construit entre 1656 et 1660 par Jean de Boullier peut désormais accueillir le double des visiteurs. On découvre dans ses salles presque labyrinthiques l’art de Picasso de 1895 à 1972 réuni en plus de 5000 œuvres –soit la plus importante collection publique au monde – dans un parcours chronologique conçu par Anne Baldassari.

Les plus

  • Un lieu magnifique classé en partie au titre des Monuments historiques, au cœur du Marais historique : étage noble, salon « Jupiter », grand escalier, etc.
  • Une collection époustouflante qui retrace l’ensemble de l’œuvre de Picasso, des peintures aux sculptures, et du primitivisme au cubisme, jusqu’à ses années pop.
  • Coup de cœur pour le Modigliani de la collection particulière de Picasso qui rassemble entre autres des œuvres de Derain, Matisse, Douanier Rousseau, Gauguin, Renoir ou Cézanne.
  • Le « Café sur le toit » : un nouveau rooftop à Paris

 Les moins

  • Des salles parfois étroites, voire très exiguës.
  • Des liens esthétiques entre Picasso et ses maîtres ou contemporains peu mis en valeur, du fait notamment d’une stricte séparation des salles.
  • Un musée qui reste adressé à un public initié : ce n’est pas un musée avec de grands espaces et la cohérence des thématiques par salle relève parfois d’une subtilité d’orfèvre. Mais le musée organise des événements pour remédier à tout cela !

Note : 4,5 artichauts sur 5

© Musée national Picasso-Paris/Béatrice Hatala

© Musée national Picasso-Paris/Béatrice Hatala

Sachez d’abord que le nom de l’hôtel particulier qui accueille le musée Picasso fait référence au premier propriétaire du lieu qui était un fermier chargé de collecter la gabelle (la taxe sur le sel), d’où le surnom d’hôtel Salé. Bref, pour pallier aux défauts et difficultés qu’entraînaient la structure et l’agencement de l’hôtel, un important projet architectural mené par Jean-François Bodin fut entrepris à partir de 2009 : la surface dévolue à la présentation d’exposition est triplée, la rénovation des éléments classés au titre des Monuments historiques est engagée et le jardin entièrement réaménagé par le paysagiste Erik Dhont. Tout cela en vue d’affronter la masse croissante de visiteurs internationaux avides de Picasso…

À l’intérieur de ce joyau architectural, le visiteur a la possibilité de s’engager dans deux voies différentes. Une première dans les sous-sols qui se compose de cinq salles à vocation didactique, consacrées aux ateliers de Picasso et à ses modes de création ; le tout illustré par des photographies. L’emplacement de la partie pédagogique en dit long sur la politique des publics soutenue par le musée (sic).

« Il faut que l’on voie le travail. » (Apollinaire, Méditations esthétiques, 1913)

sous-sol du musée © Musée national Picasso-Paris/Béatrice Hatala

Sous-sol du musée
© Musée national Picasso-Paris/Béatrice Hatala

Le deuxième parcours sur trois étages est consacré aux œuvres mêmes de Picasso selon un parcours chronologique et thématique. Le choix est fait de ne pas ajouter d’explications dans cette partie. Selon la commissaire d’exposition, bien souvent, les visiteurs viennent, avec des audio-guides, dans les musées et on leur donne les clés de compréhension et d’interprétation des œuvres : selon elle, les visiteurs ont « peur » des œuvres. Elle prend donc le parti de laisser les visiteurs se confronter aux œuvres mêmes et de laisser « agir l’art sur les individus ».

« Je ne fais pas des expositions, je fais des machines à exposer les visiteurs aux œuvres » (entretien accordé au Monde du 24 octobre 2014)

Le visiteur laissé à lui-même parcourt ainsi le rez-de-jardin, l’étage noble et l’attique de l’Hôtel Salé où se déploient peintures, sculptures, dessins, papiers collés et constructions de l’artiste. Le commissaire a fait le choix de rythmer l’exposition en neuf séquences correspondant aux grandes phases stylistiques : Genèse (1895-1900), Monochromie (1901-1906), Primitivisme (1906-1909), Cubisme (1910-1915), Polymorphisme (1915-1924), Métamorphoses (1924-1936), Peintures de guerre (1936-1946), Années pop (1946-1960), D’après les maîtres (1960-1973). On constate dès lors que le parti du découpage relève bien d’une précision d’orfèvre : seuls les plus fins connaisseurs comprendront le sens profond de ces désignations.

« Pour moi, peindre un tableau c’est engager une action dramatique au cours de laquelle la réalité se trouve déchirée » (propos de Picasso cités par Robert Desnos, Ecrits sur les peintres, Paris, Flammarion, 1984)

La fillette aux pieds nus [Début 1895] Huile sur toile 75 x 50 cm Dation en 1979 Inv.: MP2 © Musée Picasso Paris/Béatrice Hatala © Succession Picasso 2014

La fillette aux pieds nus [Début 1895] Huile sur toile
75 x 50 cm
Dation en 1979
Inv.: MP2
© Musée Picasso Paris/Béatrice Hatala © Succession Picasso 2014

Dans les première salles qui composent la genèse de l’art picassien, on (re)découvre les premiers travaux de Pablo Picasso, significatifs d’un travail d’assimilation de l’art ancien. La Fillette aux pieds nus, peint alors qu’il n’avait que quatorze ans, fait référence à la peinture du XVIIe – désigné comme le Siècle d’or espagnol – où l’on mettait en scène mendiants, marginaux et picaros. Le jeune peintre était alors formé par son père, José Ruiz Blasco, professeur à l’école des Beaux-Arts de La Corogne, dans la tradition académique.

Autoportrait [Fin 1901] Huile sur toile 81 x 60 cm Dation en 1979 Inv.: MP4 © Musée Picasso Paris/Béatrice Hatala © Succession Picasso 2014

Autoportrait [Fin 1901] Huile sur toile
81 x 60 cm
Dation en 1979
Inv.: MP4
© Musée Picasso Paris/Béatrice Hatala © Succession Picasso 2014

De 1901 à 1906, l’œuvre de Picasso est dominée par ses périodes bleue, rose et ocre. Au carrefour d’influences académiques – Puvis de Chavannes ou Eugènes Carrière – et d’influences modernes – de Manet à Cézanne et leur « indigomania » -, sa période « Monochromies » engage l’apparition d’un nouveau langage proprement plastiques du cubisme dès 1907 : la relation entre motif et le fond est déconstruite, l’abstraction fait jour. On voit poindre également dans sa période ocre l’importance de la source primitiviste ; les couleurs terreuses sont là, et la forme et l’espace subissent de rudes simplifications ; en témoigne L’Autoportrait (1906).

En toute subtilité, nous passons à sa période primitiviste, marquée par l’art tribal africain et océanien – qu’il découvre au Musée d’ethnographie du Trocadéro. Dommage qu’il n’y ait pas les Demoiselles d’Avignon pour nous éclairer sur cette phase. Pour nous consoler, on découvre Figures sous un arbre (1908) où la règle cézannienne de géométrisation des volumes et la réduction chromatique sont mises en valeur, et lui confèrent une grande puissance formelle. La transition avec sa période cubiste est incertaine, les deux phases étant fortement liées. Se côtoient Homme à la mandoline (1911-1913) et Nature morte à la chaise cannée (1912) : d’un cubisme l’autre : à la fois restitution de la complexité du réel sur le plan de la toile par un montage de perspectives et procédé du collage (ce qu’il appelle « procédés papeuristiques ») avec toile imprimée en trompe-l’œil, peinture et cordage ainsi que papiers peints ou partitions de musique. Le génie est alors en pleine expérimentation du réel et de l’espace et de leurs perceptions : on passe de la « représentation » à la « présentation » de la réalité objective.

Nature morte à la chaise cannée [Printemps 1912] Huile et toile cirée sur toile encadrée de corde 29 x 37 cm Dation en 1979 Inv.: MP36 © RMN-GP/René-Gabriel Ojéda © Succession Picasso 2014 

Nature morte à la chaise cannée [Printemps 1912]
Huile et toile cirée sur toile encadrée de corde 29 x 37 cm
Dation en 1979
Inv.: MP36
© RMN-GP/René-Gabriel Ojéda
© Succession Picasso 2014


« Je tiens à la ressemblance plus profonde, plus réelle que le réel, atteignant le surréel » (Propos de Picasso cités par André Warnod, En peinture, tout n’est que signe, Arts, 29 juin 1945)

Mais dès lors que le cubisme s’académise, l’artiste engage un dépassement de son propre art ; il prend ses distances et poursuit sa quête esthétique perpétuelle vers le «polymorphisme». Polymorphe devient son art, puisqu’il conjugue géométrisation cubiste, traitement en ronde-bosse et représentation illusionniste dans Etudes (1921) – la toile « de tous les possibles » – ou bien, photographie de studio, art gréco-romain et emprunts aux affiches ou logos publicitaires. En témoigne Paul en Arlequin (1924) qui croise sources photographiques, il s’agit du portrait de studio de Paulo déguisé en arlequin, et toiles des grands maîtres, références faites aux portraits d’enfants peints notamment par Velasquez.

Figure (proposition come projet pour un monument à Guillaume Apollinaire) [1928] Fil de fer et tôle 50 x 18,5 x 40,8 cm Dation en 1979 Inv.: MP264

Figure (proposition comme projet pour un monument à Guillaume Apollinaire) [1928]
Fil de fer et tôle
50 x 18,5 x 40,8 cm
Dation en 1979
Inv.: MP264

Persévérant dans sa quête esthétique, il s’ouvre désormais au surréalisme. Il réalise ainsi des sculptures en fil de fer, magnifiques de simplicité et symptomatiques d’une poétique de l’ordinaire, puisqu’il procède à l’association poétique prônée par les surréalistes des éléments domestiques pour élaborer des sculptures : Figure (proposition come projet pour un monument à Guillaume Apollinaire) ou La Femme au jardin (1929).

Portrait de Dora Maar, 1937 Huile sur toile 92 x 65 cm Inv : MP158

Portrait de Dora Maar, 1937
Huile sur toile 92 x 65 cm Inv : MP158

Les salles se succèdent et nous font découvrir les peintures de guerre, on s’imagine la toile « délibérément propagandiste » Guernica. Ici, on découvre la morte peinte par Picasso sous les traits de Dora Maar et de Marie-Thérèse, figures géométriques écorchées vives incarnant le drame qui se déroule en Europe. Il fait alors de son art une arme contre toute forme de domination et d’endoctrinement et contre la violence, symbolisée dans Massacre en Corée (1951).

Cette époustouflante collection de l’œuvre de Picasso se conclut par deux séquences. L’une sur ses « années pop » durant laquelle il ramasse chaque matin les objets de rebuts pour composer avec du plâtre des sculptures (La Chèvre, 1950) : il est alors le « peintre-ouvrier » qui participe de la reconstruction d’un monde bâti sur les décombres de la guerre. L’autre sur une dernière relecture de l’histoire de la peinture avec notamment Le déjeuner sur l’herbe d’après Manet (1960) : il réinvente ces grands chefs-d’œuvre.

Le Déjeuner sur l’herbe d’après Manet [3 mars 1960 - 20 août 1960] Huile sur toile 130 x 195 cm Dation en 1979 Inv.: MP215 © RMN-GP/Jean Gilles Berizzi © Succession Picasso 2014

Le Déjeuner sur l’herbe d’après Manet [3 mars 1960 – 20 août 1960] Huile sur toile
130 x 195 cm
Dation en 1979
Inv.: MP215
© RMN-GP/Jean Gilles Berizzi © Succession Picasso 2014

Ces dernières salles engagent finalement le lien avec la dernière partie de ce musée. On y découvre de magnifiques pièces de la collection particulière de Picasso, qui entrent en écho avec les peintures précédemment vues. L’art picassien se découvre donc de lui-même, pas d’explications, pas d’interruptions : le visiteur est actif face aux œuvres qui appellent ou forcent à la réflexion. Bref, Picasso n’a jamais laissé indifférent et ce musée marche dans ses pas.

Simon Peteytas

Les combles du musée où se trouve la collection particulière de Picasso © Musée national Picasso-Paris/Béatrice Hatala

Les combles du musée où se trouve la collection particulière de Picasso
© Musée national Picasso-Paris/Béatrice Hatala

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