Ibsen onirique aux Abbesses

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La compagnie des cambrioleurs revient au Théâtre de Abbesses (Théâtre de la Ville) jusqu’au 15 février avec, cette fois-ci, un classique. Petit Eyolf, l’avant-dernier conte d’Ibsen, a été écrit pour le théâtre. L’histoire de cet enfant, qui, à la fois par sa présence et sa disparition, crée des béances dans la relation de couple de ses parents, surprend et emporte le spectateur dans un cadre onirique fascinant.

Note : 4 artichauts sur 5

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Eyolf, petit garçon handicapé, est confiné à la maison par ses parents, qui refusent qu’il aille jouer dehors. Alors que son père revient d’un voyage qui l’a changé, nous est exposée la vie quotidienne de petit Eyolf : rester seul dans sa chambre, jouer avec sa tante, se faire rabrouer par sa mère… mais un jour, une femme étrange rentre dans la maison familiale, en demandant si les parents ont besoin qu’elle les débarrasse de « quelque chose qui ronge ». Des rats parcourant l’intérieur de sa veste, elle va s’assoir avec les parents à l’invitation du père et leur explique que, par sa présence, elle persuade les rats de partir avec elle, et d’aller s’enfoncer dans le lac, où ils sont en fin en paix. Après sa venue, le père annonce que son voyage l’a changé, et qu’il a découvert qu’il voulait s’occuper de son fils. Il choisit ainsi de le laisser sortir, aller jouer dehors. Mais alors qu’il le croit dans le jardin, son fils est en fait aller s’enfoncer dans le lac, suivant la dame aux rats selon certains témoins. C’est à partir de cet instant que tout éclate, que la maison entre en déliquescence aussi si bien sur le plan physique que mental.

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Julie Berès, habituée aux écritures plus contemporaines, s’empare d’un classique avec brio. Dans sa mise en scène, elle réussit à souligner les plus mauvais traits de chacun, aussi bien que les meilleurs, en organisant la scénographie assez finement. Cette dernière laisse un environnement petit à petit défait, mal rangé, le sol jonché de nourriture, d’eau ou de mobilier. Un environnement qui va de pair avec la relation des deux parents, au-dessus de laquelle plane continuellement la figure du jeune garçon, qui, sans le vouloir, fait éclater des plaies sanguinolentes et douloureuses. Tout cela prend place dans un cadre onirique, fantasmatique, fascinant. Le corps angoissant du fils qui, reposant sur le mur, observe ses parents se détruire ; ou encore qui est submergé par l’eau dans sa chambre, coincé derrière une vitre en plexiglas ; ou enfin, qui apparaît dans le grand aquarium du salon. Tous ces procédés bien impressionnants pourraient être vides de sens, mais apportent en réalité en certain richesse à la mise en scène, tant ce cadre presque angoissant apporte la dimension quasi-éthérée souhaitée par Ibsen, qui ne met que mieux en valeur la relation des parents. La vitre en plexiglas est le lieu d’expression de tous ces mots, aussi bien lorsqu’il s’agit d’y peindre les mots que d’y frapper avec la béquille du Petit Eyolf, dans un élan de douleur. Entre une mère tantôt hystérique, tantôt désespérée, et un père qui nourrit un amour incestueux, Petit Eyolf va au fond de la psyché des hommes, et de leurs pulsions les plus enfouies. Et de voir ces déchirures qui s’ouvrent chez ces deux protagonistes dont les repères éclatent face au drame.

Bertrand Brie

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