La peau de l’ours, de Joy SORMAN

La peau de l'ours

Les plus :

  • Une écriture de grande qualité
  • Une originalité immense, qui sort des sentiers de la littérature française habituelle. Un livre subtil.

Les moins :

  • Une histoire sans péripétie, sans vrai rebondissement.

 

Note : 3,5/5

 

« Au cirque ce sont les bêtes bien plus que les hommes que l’on vient contempler. A moins que les hommes ne soient des bêtes. » (p. 93). Sorman nous livre le témoignage d’un narrateur quelque peu spécial, une bête humaine, un hybride né de l’accouplement d’une femme avec un ours. Le narrateur nous raconte son périple malheureux et difficile de vie. Petit à petit, il abandonne toute caractéristique humaine pour prendre la complète apparence d’un ours. Tour à tour, il sera vendu à un vulgaire montreur d’ours, puis à un organisateur de combat d’animaux où les arènes de la violence affirmeront la limite de sa docilité. Il traversera l’océan en compagnie d’autres bêtes toutes aussi bestiales les unes que les autres et intègrera la vie animée du cirque et des spectacles, mais c’est dans un zoo qu’il finira sa vie, c’est dans ce même zoo où il fera une rencontre impensable dans sa vie d’ours. Il délaissera sa puissance pour observer.

L’auteur parvient avec brillance à nous faire oublier que le narrateur est un ours, une bête, cette valse entre bestialité et humanité est belle et puissante. L’hybridité du narrateur nous place telle que nous voyons les humains d’une telle animalité. Sans leçon de morale ou réelle critique, Sorman nous divise entre fantastique et réalité. L’auteur nous conte, plus que nous raconte, la relation de l’ours avec l’humanité, avec les hommes, avec les femmes, avec les animaux, avec le reste des êtres-vivants en général, d’une manière intemporelle, sans lieu distinct, sans espace temporel.

Certes le cadre peut surprendre car on est loin voir très loin d’un scénario connu, balisé. On sort des chemins battus et tracés pour se mettre dans la peau d’un être à part et différent : d’une sorte de monstre, mi-ours mi-humain. Toutefois, le coté hybridité du narrateur auquel on s’attend lors des premières pages du récit s’efface et se gomme. Il est réellement un ours, vit la vie d’un ours captif et domestiqué, avec sa conscience d’humain qui parfois se réveille. C’est un être pensant parmi des humains pas très pensants.

On prend son temps pour savourer les mots si bien choisis, les tournures, les changements de style, entre poétique et prosaïque. L’écriture de Sorman est à la fois onctueuse, poignante et d’une beauté simple et véridique. On pourrait s’attarder à critiquer le manque, voir le vide de rebondissement, de bousculement, de surprise quant aux évènements du récit mais ce ne sont pas les péripéties qui importent dans ce roman. En fait, son histoire est un véritable questionnement sur la différence que le regard de l’autre fait ressentir et que l’on peut soi-même percevoir, cette idée que l’on n’est pas du même monde que le reste des autres.

« Je croyais être un roi déchu, je suis peut-être un dieu, tombé, soumis, domestiqué mais un dieu », c’est pour cette phrase, c’est pour la mélancolie du chant de l’ours, c’est pour son immense audace, c’est pour la grandeur et la noblesse de l’écriture que ce livre vaut la peine d’être lu, dévoré même, comme un ours dévore sa proie, ni lui laissant que sa peau. Un conte pour les grands, voilà le tour de maitre qu’a réalisé Sorman.

Léa Catala

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