Paterson, le rêve de jour de Jim Jarmusch

© Frederick Elmes - 2016

Only Lovers Left Alive, le précédent film de Jim Jarmusch, était propice à la nuit. Paterson, lui, convient mieux au jour. Le réalisateur américain nous invite une fois de plus à regarder (et à écrire) la poésie du quotidien avec un film empreint d’une profonde délicatesse.

Chaque matin, entre 6h12 et 6h33, pendant une semaine, la lumière du printemps vient caresser la pâleur de Paterson (Adam Driver) et le teint doré de Laura (Golshifteh Farahani). Les gestes sont les mêmes dans l’absolu : il saisit sa montre, l’enfile, blottit son visage dans les boucles noires de celle qu’il aime, se lève pour enfiler son uniforme, remue ses céréales, avale son café, attrape sa lunch box et part, à pied, jusqu’au dépôt des bus de la ville américaine qui porte son nom : Paterson.

La position de la caméra au réveil des deux personnages est toujours la même, celle de leur corps endormi change. Tantôt face à face, dos à dos, entremêlés, enlacés. Au creux d’un fauteuil de cinéma, il est presque trop facile de ressentir ce que ressent celui qui part à pas de loup pour ne pas la réveiller, ou de s’imaginer à la place de celle qui reste, le cou encore chaud de ses baisers, dans un demi sommeil délicieux.

La délicatesse des plans et des regards voudrait prouver que l’amour ne connaît pas la routine. Ou plutôt si, il la connaît, et même plus, il la désire. Car on s’émerveille plus facilement de la beauté du quotidien quand on la regarde dans le reflet des yeux de l’autre.

© Mary Cybulski

© 2016 Window Frame Films Inc. Photo by Mary Cybulski

Et qu’il est facile de s’émerveiller de la fantasque Laura, de son petit grain de folie qui lui fait vivre chaque jour comme si c’était la première fois. Entre guitare country, peinture noire et blanche et cupcakes, elle ne saurait choisir. Mais pour contrebalancer ses airs de girouette, le regard profond et la voix posée de l’actrice iranienne Golshifteh Farahani apportent au personnage une intensité ingénue.

La sobriété un peu gauche qui émane du personnage de Paterson se nourrit de la lumière de Laura et de celle d’une ville marquée par les âges de l’industrie. Une ville moderne qui semple pourtant appartenir à un autre temps. Seule la technologie ultra contemporaine en est absente. Pas d’écran lumineux, pas de grandes enseignes dans Paterson. Et pas de smartphone dans la poche du personnage : seulement un carnet qu’il parsème de poèmes dès que son service de chauffeur de bus le lui permet.

© 2016_Window_Frame_Films_Inc._Photo by Mary Cybulski

© 2016 Window Frame Films Inc. Photo by Mary Cybulski

A la poésie des images s’ajoutent celle des textes de Ron Padgett prêtés à la plume de Paterson pour le film. Les mots s’affichent à l’écran et prennent vie dans les intonations vibrantes d’Adam Driver. Lorsqu’il ne les prononce pas, Paterson les entend, de la bouche des autres. De courtes scènes, des petites strophes d’un poème plus long, se succèdent : des discussions de passagers du bus 23 (dont une apparition surprise de deux petits anarchistes bien connus), des vers aux rimes internes subtiles sortis de la bouche d’une petite fille, quelques lignes de rap déversées dans une laverie. Et une histoire de rupture commentée par le patron d’un bar dont les couleurs rappellent l’ambiance de My Blueberry Nights de Wong Kar Wai.

Dans ces poèmes, dans la ville… dans le film, il ne se passe pas grand-chose. C’est vrai. La vie suit son cours. Les plans se succèdent parfois sans d’autres fonctions que celle de créer une atmosphère propice à la projection de soi dans le quotidien des personnages. Jim Jarmusch ne filme pas de grandes aventures. Sa magie se révèle dans sa capacité à révéler ce qu’il y a d’extraordinaire dans l’ordinaire, à remettre la beauté là où elle mérite d’être : dans la vie de tous les jours.

Il n’y a pas forcément de message optimiste dans Paterson. Il n’y a, à vrai dire, peut-être pas de message du tout, si ce n’est une incitation au vague à l’âme. Une invitation à trouver la douceur là où on oublie de regarder quand tout semble aller mal.

© 2016_Window_Frame_Films_Inc. Photo by Mary Cybulski.

© 2016 Window Frame Films Inc. Photo by Mary Cybulski.

 

Mathilde

Bande-annonce : ici

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