Passengers : les prisonniers de l’Avalon

© Sony Pictures images

L’engouement autour du journal de bord de Thomas Pesquet, français à bord de la Station spatiale internationale (ISS),  ou le succès colossal et attendu de Rogue One, le dernier volet de la saga Star Wars, témoignent du succès jamais démenti des aventures interstellaires, réelles ou non. Passengers, réalisé par Morten Tyldum (Imitation Game) dans la lignée des space opera, a bénéficié d’un budget astronomique et d’une publicité colossale. Mais le film a connu un accueil mitigé et un succès en deçà des attentes qu’il a suscitées. Pourquoi ?

L’histoire est pourtant d’une efficacité redoutable. Jim Preston (Chris Pratt), un des 5000 passagers en hibernation à bord du vaisseau spatial Avalon, en route pour la planète Homestead II à coloniser, se réveille inexplicablement 90 ans trop tôt. Après un an de solitude cauchemardesque avec pour seule compagnie les automates du vaisseau, Jim réveille Aurora (Jennifer Lawrence), une jeune journaliste pour qui il a développé une véritable obsession. Jim fait croire à Aurora qu’elle aussi a été réveillée par accident et une histoire d’amour se noue rapidement entre eux.

C’est là le twist majeur de l’histoire : le choix irréversible de Jim, nullement présagé par la bande-annonce et sur lequel repose, à mes yeux, tout l’intérêt du film. Car comment pardonner un tel geste, à savoir condamner Aurora à une vie de solitude, que dis-je, de prisonnière à bord d’un vaisseau dont elle ne pourra jamais s’échapper, jusqu’à sa mort. D’autre part, on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour Jim et, d’une certaine manière, le comprendre. Face à la folie et à la mort, n’est-ce pas là que se commet l’irréparable ?

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Heureusement pour Jim et malheureusement pour nous, ce vertige moral ô combien fascinant est vite éclipsé par une autre intrigue : l’Avalon est sujet à un nombre croissant de pannes et failles techniques liées à une pluie de météorites. La survie de nos héros et de tous les passagers est en jeu : il faut sauver coûte que coûte le vaisseau de sa destruction et reléguer les conflits de côté. S’ensuit une pléthore de scènes d’action typiques de tout bon film catastrophe, avec leur lot de suspense mais aussi d’invraisemblances.

Beaucoup de critiques se sont élevées contre le happy end final, le trouvant impossible, tout comme la romance entre Jim et Aurora, jugée trop glauque pour seulement avoir lieu. Il est vrai que le film use de raccourcis et facilite à outrance la rédemption de Jim : parce qu’il a sauvé le vaisseau, la fille peut lui pardonner et l’histoire d’amour reprendre. Néanmoins, plusieurs indices laissent penser dès le début du film que cette histoire d’amour est « faussée » car découlant uniquement de la nécessité et de l’instinct de survie. Jim, à l’instar de Robinson sur son île, avait un besoin vital de compagnie pour ne pas devenir fou, et ce n’est pas pour rien qu’il choisit de réveiller, parmi tous les passagers, une écrivain, une conteuse d’histoires. Autrement dit, il privilégie la promesse d’imaginaire dans un vaisseau entièrement automatisé et robotisé voguant vers une destination inconnue, et donc impossible à concevoir. En outre, Aurora est un prénom poétique aux sens multiples, un gage d’espoir. Il se heurte, et ce n’est pas un hasard, à celui de Jim, prénom court et dénué de connotations. Jim s’oppose aussi à Aurora par sa fonction de mécanicien, même si ses connaissances vont s’avérer déterminantes pour sauver l’Avalon à deux doigts de la destruction. Toujours est-il qu’Aurora elle-même souligne dans une réplique leurs différences « originelles », lui avouant  que, sur Terre, elle ne lui aurait jamais adressé un regard. Il revient donc au spectateur de se faire son idée sur cette histoire d’amour. Le problème à mes yeux n’est pas cette romance « pervertie », bien au contraire, mais l’incapacité du film à aller jusqu’au bout du malaise qui en découle. La décision de réveiller Aurora est prise trop rapidement, le jeu de séduction précipité, même si la mélancolie n’est jamais loin. En bref, les tourments sont gommés trop rapidement alors que tout le film aurait dû reposer sur eux.

Ce qui nous amène au jeu des acteurs. C’est un beau duo que nous offrent Chris Pratt et Jennifer Lawrence, charismatique et complice. On aurait aimé toutefois une palette d’interprétations encore plus étoffée, avec plus de mises à nu et de confrontations. Ainsi, Chris Pratt ne se départ jamais de son aura sympathique : difficile de voir en lui un homme désespéré ou de partager la haine de Jennifer Lawrence à son égard. Michael Sheen est quant à lui parfait dans le rôle secondaire, trouble également, d’un automate- barman calqué à l’identique sur celui de Shining.

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La musique de Thomas Newman, aérienne et lancinante, repose sur des trémolos de vents suraigus et des notes répétées insidieusement. Elle sert de fait les tensions de l’intrigue tout en s’inscrivant parfaitement dans les décors célestes aussi beaux que redoutables du film.

Enfin, les effets spéciaux issus de la Moving Picture Company (MPC), sous la supervision d’Erik Nordby (Elysium, The Amazing Spider-Man 2), sont tout bonnement époustouflants. Les équipes ont fait preuve d’un souci scrupuleux de réalisme pour représenter les lumières nébuleuses des étoiles et les fluides dans l’espace (je me réfère notamment à la scène où l’eau de la piscine se soulève suite à une panne de gravité).

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En somme, je pense que Passengers a déçu car il n’a pas su plaire à ceux qui attendaient une comédie romantique gratifiante ni à ceux qui auraient voulu voir le malaise de la faute de Jim exploité jusqu’au bout ni, enfin, aux puristes de science-fiction déçus comme moi par les raccourcis invraisemblables de l’intrigue « catastrophe ».  Néanmoins, le film revisite avec brio le mythe de Robinson Crusoé dans sa première partie et rappelle beaucoup Titanic, sauf qu’en guise d’océan nous voyageons aux confins de l’espace. Mais il s’agit bien d’un vaisseau dont la croisière tourne au cauchemar pour un couple et des milliers de passagers. Peu importe la catastrophe ou l’époque, c’est bel et bien l’humain qui continue de fasciner par son hybris de conquête mis à mal par l’environnement, et surtout par sa capacité de résilience dans les conditions les plus extrêmes.

Juliet

Bande-annonce : ici

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