Pasolini – Abel Ferrara

affiche pasolini

Pasolini de Abel Ferrara
3,5 / 5 Artichauts
« Je pense que scandaliser est un droit, et qu’être scandalisé est un plaisir ». Pasolini

La vie de Pasolini, artiste sulfureux et engagé jusqu’à se faire brutalement assassiner pour ses idées ne pouvait qu’inspirer le cinéma. Abel Ferrara, dont le film Welcome to New York, sur l’affaire DSK, avait fait couler beaucoup d’encre, semble s’intéresser aux destins torturés, aux chutes inattendues qui peuvent faire basculer une existence.
L’interview du cinéaste qui ouvre le film, associée à des extraits de ses films Salò ou les 120 journées de Sodome – son dernier et son plus transgressif – expose des problématiques chères à Pasolini : le plaisir de choquer et la volonté de s’abstraire des conventions. D’emblée, l’artiste est érigé en personnage sadien, refusant toute forme de morale. Comme le fameux Marquis, pour qui les institutions, et toutes les formes de règles qui nous sont imposées sont injustifiées, Pasolini ne croyait plus en l’ordre établi, et ce particulièrement à une époque où il n’y a, selon lui, plus de liens entre les hommes. Précisant au journaliste que le sexe est politique, puisque « tout est politique », on comprend dès lors qu’il est possible de parler de l’engagement de Pasolini à travers de nombreux prismes, dont sa vie amoureuse et sexuelle.

Le film opère une véritable reconstitution de l’univers de Pasolini, que nous voyons aussi bien auprès de la mère chez laquelle il vit toujours, qu’avec de jeunes prostitués. Si les moments choisis – écriture à la machine, interviews avec des journalistes – peuvent sembler conventionnels et trop vus, leur traitement ne l’est absolument pas. Ses scènes visent davantage à mettre en relief ses angoisses et ses affections qu’un caractère exceptionnel. La simple lecture de journaux ouvre sur des images qui hantent l’écrivain, et nous met face à son imagination. Ferrara nous donne aussi à suivre le processus créateur de l’artiste, à travers sa correspondance qui souligne ses doutes ou envies.

paso 2

Au sein du film, Ferrara fait le choix de mettre en image un essai sur la littérature, sur lequel se penchait Pasolini à l’époque. C’est l’occasion pour le réalisateur de rappeler à travers des images insolites, l’originalité et la densité de la pensée de cet auteur qu’il admire. On peut avoir l’impression que le film multiplie les thèmes et approches, sans chercher de but. Mais Ferrara parvient ainsi à créer une véritable intimité avec Pasolini. Les multiples effets de caméra dont les délicates surimpressions qui ponctuent le film, fournissent une porte d’entrée vers son imaginaire. On est bien loin d’un biopic académique, Ferrara s’attachant à évoquer le climat politique si particulier de l’Italie de l’époque des groupes fascistes et des assassinats.

La mort de Pasolini, restée dans l’Histoire comme une intrigue, tant ce personnage dérangeait et avait d’ennemis laisse à Ferrara davantage de liberté dans la fiction. On entend Pasolini évoquer le scénario d’un film, qui ne pourra jamais être tourné. Ferrara s’est permis de mettre en image ce scénario, et d’en insérer plusieurs séquences, la vie de Pasolini s’entrechoquant alors avec cette interprétation du scénario. Pour ce film dans le film, Ferrara a même réussi à y intégrer Ninetto Davoli, (image ci-dessous) acteur emblématique de la filmographie de Pasolini. L’esthétique cherche à s’approcher de celle des films du réalisateur italien, notamment au cours de la « Fête de la fertilité », occasion pour Ferrara de se proposer un spectacle sulfureux et un peu fantastique, proche du cinéma dérangeant de Pasolini. Ce scénario centré sur un homme qui poursuit une comète ouvre sur des pensées plus métaphysiques. Un parallèle entre la mort du créateur et la réflexion sur la vie se dresse, donnant alors une autre teinte au film. Pasolini apparaît comme un prophète ; cet homme désabusé du genre humain, confiait en effet le jour de sa mort que « nous sommes tous en danger ».

paso 3

Juliette Le Guillou

arlequin

Leave a Reply