Oscars 2017 : Pourquoi Moonlight devait gagner

RGFwl

La 89e cérémonie des Oscars se devait d’être plus politisée que d’ordinaire, en réaction bien évidemment aux simagrées monstrueuses de Trump, mais aussi pour ne pas essuyer à nouveau la polémique légitime « Oscars So White » de l’an passé. Avec ses 11 nominations, La La Land faisait figure de grand favori, au grand dam de notre chroniqueuse Nina, atterrée par ce qu’elle analyse comme le « syndrome du film-hommage ». Mais, coup de théâtre, c’est Moonlight qui a été sacré meilleur film au terme d’une cérémonie mémorable à rebondissements multiples. Du jamais vu dans l’histoire d’Hollywood !

capture

Pépite journalistique : le cafouillage de la cérémonie s’est vite propagé aux médias.

Il y a quelques semaines je suis allée voir La La Land dans l’immense salle bondée des Halles puis, quelques jours après et un peu sur un coup de tête, Moonlight, dans une toute petite salle du Méliès. Ces deux films ont eu un impact visuel assez remarquable sur le coup mais m’ont surtout laissée avec une impression forte et grandissante par la suite. C’est donc avec attention que j’ai assisté hier à l’incroyable confusion de la remise de l’Oscar du meilleur film, qui m’aura fait passer par tous les états en moins de dix minutes : indignation, gène, hum what the fuck people, ah bon ?, ah mais oui ? Ah quand même ! Le dénouement, surtout, était parfait, tout comme cette phrase de l’équipe de La La Land : “we lost by the way…”.

Oui, et heureusement. Explications :

Je suis une fan absolue de comédies musicales depuis mon plus jeune âge, j’attendais donc La La Land avec impatience et je suis allée le voir avec joie. J’en suis sortie abasourdie et complètement vide de toute émotion. Depuis, malgré la performance technique à couper le souffle, il ne me reste aucune image en tête, aucune sensation, rien. Le vide absolu. Et après ce vide, l’indignation totale qui monte. Je suis allée voir Moonlight sans but, sans attente, sans bande annonce, sans personne, et c’est peut être là toute la clé d’une expérience cinématographique réussie. Le film est incroyablement bien réalisé, avec des partis pris de lumière très forts et très évocateurs qui donnent une densité à la narration, notamment avec des choix de couleur pertinents pour chaque personnage et la prédominance du bleu qui nous ramène toujours plus au large, ou vers le rivage, en fonction des vagues.

Moonlight2

La dichotomie entre le chaud et le froid, le bleu et le jaune, la mer et le sable règle le film avec l’exactitude d’une balance qui penche mais ne s’abandonne jamais. Ce film est un bijou à l’état pur. Il évite tous les pièges que le sujet amène, pas de pathos, de voyeurisme, de sentimentalisme. Il est rare de voir un film avec autant de classe, et le mot ici est employé dans toute sa splendeur. Les acteurs livrent chacun une performance qui captive par sa simplicité et son réalisme, rendant les personnages crédibles à chaque étape de vie, et terriblement attachant d’humanité. Little, Chirion, puis Black, composition ternaire risquée, portée par trois hommes qui font diablement bien le boulot, est donc triplement réussie. Le rythme, créé par ce parti pris, est jouissif par son accélération progressive et le dénouement, à la fois proche et si lointain. Le Boyhood du ghetto*, comme on surnomme ce film, est véritablement une vague qui s’en va et qui revient toujours un peu plus prêt. Je suis sortie de la séance envoûtée, déboussolée, ravie.

La La Land est le contraire de Moonlight. Là où la technique se surpasse et se met au service d’une histoire forte, La La Land se surpasse de toute évidence – ne soyons pas rat – mais ne raconte rien ou si peu. Les personnages secondaires sont inexistants, si peu développés qu’on les remarque à peine, et je ne peux toujours pas penser à Ryan Gosling sans voir apparaitre un rictus désagréable sur mon visage. Alors oui Chazelle est un merveilleux réalisateur, avec une attirance pour le monde du jazz fascinante, parfaitement exploitée dans son premier film Whiplash, petite merveille largement acclamée. Mais alors pourquoi nous prendre pour des cons cette fois-ci avec ce personnage de mi mou totalement invraisemblable? Heureusement que sa performance n’a d’égale que la délicatesse discrète d’Emma Stone, laquelle en arrive presque à sauver le film et empoche par la même occasion un petit Oscar bien sympa. Cependant, il va m’être difficile d’analyser réellement ce film puisque, comme je le disais, il ne m’a laissé que très peu d’images en mémoire. En revanche, celle du faciès impassible de ce brave pianiste me hante encore, ainsi que la scène pseudo-hommage-détourné devant un lever de soleil niais, qui atteint le paroxysme du “lol”. Danse claquette à l’appui et misogynie saupoudrée à tout va, ainsi que vieux relent de l’époque 1940 dont on avait pas besoin merci beaucoup. Plus je repense au film, plus j’ai du mal à croire à ses personnages, son histoire, et par conséquent les chansons, les danses, tombent dans le trou béant de mon désintérêt absolu. Une comédie musicale qui ne raconte rien de nouveau c’est comme une énième chanson de lover à barbe, c’est cool mais à la réflexion on s’en fout.

La La land

Par conséquent, ce qui me fascine le plus, c’est l’accueil reçu par La La Land qui, malgré son fail pour le Saint Graal du meilleur film, repart quand même avec 6 statuettes dorées (certaines cependant largement méritées pour la cinématographie notamment) et un box office déjà colossal ($341,1 millions USD, en comparaison Pulp Fiction n’est « qu’à » 213,9 millions) .

Nous sommes une époque frappée du syndrome du « c’était mieux avant », continuellement en quête de choses agréables, colorées, pop. Il n’y a qu’à voir l’ambiance paillette, coucher de soleil instagram et feel-good movie pour constater que La La Land tape en plein dans le mille. C’est aussi un peu le syndrome de l’hommage movie (néologisme complet que je viens d’inventer) qui frappe nos chers américains d’une admiration sans borne. Cela consiste à prendre un genre cinématographique et à en faire ses louanges auprès d’un public par forcément connaisseur avec un très beau film, réalisé par de très bons réalisateurs, très cultivés, plein de super références, et avec des super moyens généralement. On peut toujours argumenter que  » oui mais comme ça on redécouvre une époque c’est génial, surtout pour les générations qui ne connaissent pas et bla bla  » mais pourquoi se contenter d’une imitation quand on peut avoir l’original? Sans doute parce qu’en bons consommateurs nous avons besoin que le produit s’adapte à nous et non l’inverse. Pourquoi se faire chier à se replonger dans une époque quand à chaque décennie nous aurons maintenant notre lot de pastiches parfaitement dosés pour nous être captivants sans être démodés? Ce phénomène va donc amener une déformation de notre vision des genres, puisque « upgradée » à chaque nouvelle génération, déformation assez intéressante au demeurant. En effet qui peut dater La la Land par exemple ? Tout ce qui l’entoure relève d’une gueule de bois pré-années 50 accompagnée d’iphones et de cafés lattes.

The Artist est un parfait deuxième exemple de film acclamé, sacralisé, oscarisé en veux-tu en voilà qui, techniquement, impressionne en faisant un bond fantastique en arrière à l’époque ô combien mystérieuse du muet, mais qui, en fin de compte, ne raconte rien de nouveau. Franchement, qui se souvient d’autre chose que du sourire en coin de Jean Dujardin, du grain de beauté de Bérénice Béjo et du petit chien rigolo ?

Comme quoi raconter une histoire est une sacrée paire de manches. Et ce que je reproche à un film comme La La Land est en fait une fausse créativité, et une prise de position minime. On a un canevas d’une simplicité absolue: boy meets girl sur lequel Chazelle se tape un kiffe de cinéphile et balance en vrac Jacques Demy, West side story, Fame et Vincente Minelli pour n’en citer que quelques-uns . Il n’y a même pas de diversité raciale dans les personnages principaux alors que le film parle quand même d’une actrice en galère et d’un joueur de jazz, et boom deux beaux blancs becs tout lisses ! Par contre oui dans les secondaires ça va mieux, mais là évidemment on se mouille un peu moins. Franchement quitte à faire des comédies musicales autant être audacieux jusqu’au bout, souvent ça donne des pépites comme: le Rocky Horror Picture Show, la Petite Boutique des Horreurs, Hair, les Parapluies de Cherbourg, Cry Baby ou Dancer in the Dark ! Et si on a trop peur, on fait des films musicaux : Control, The Boat that Rocked, Sing Street (et oui, les Britishs nous laminent un peu dans ce domaine) !

Comu

Bon, je m’emballe et ces listes sont évidemment loin d’être exhaustives donc j’encourage chacun à se faire son propre avis sur ces films.

Cette année je souhaitais juste que les Oscars récompensent les conteurs d’histoire plus que les pro de la technique, car si l’un et l’autre vont ensemble, le but du cinéma n’est pas encore au résumé mais bien à la création, aux ovnis, aux ratés, aux différents, aux osés. La consécration de Moonlight n’est donc pas une surprise mais une nécessité : dans l’Amérique d’aujourd’hui, la déferlante de “black movies” et de diversité raciale sont autant de majeurs tendus à l’encontre de la pourriture gangrenante qui leur sert de président. Faire un film qui tacle autant de sujets tabous à la fois sans pour autant devenir un manifeste épuisant était un risque. La récompense est à la hauteur du péril. Inspirante pour chacun.

Nina

* référence au film Boyhood de Richard Linklater qui retrace l’évolution d’un jeune garçon, de l’enfance à ses dix-huit ans

Bande-annonce Moonlight : ici

Bande-annonce La La Land : ici

L’epic fail des Oscars : ici

Leave a Reply