Ondine, (démontée) et renversante

Ondine-1©Nathalie-BORLEE

Vendredi 21 mars, j’ai pu rencontrer Armel Roussel, metteur en scène français installé en Belgique, et venu se représenter dans le cadre du festival Ardanthé. Ce festival, qui se déroule au Théâtre de Vanves, a su se tailler une réputation solide quant à la qualité des spectacles qui y passent; et cela grâce à son directeur artistique et directeur de longue date du Théâtre de Vanves, José Alfarroba (récemment poussé à la retraite).
Juste avant de voir Ondine (démontée), j’ai donc parlé avec Armel Roussel de son travail. Vous pourrez retrouver plus bas un court avis sur le spectacle.

Le flashmob du monde des humains

Le flashmob du monde des humains

Pourquoi t’es tu installé en Belgique pour créer ?

A l’origine, c’était pour mes études. Je suis allé à l’INSAS, à Bruxelles. Normalement, j’étais inscrit en section réalisation cinéma, mais par un concours de circonstances, on m’a proposé d’entrer en mise en scène. J’étais jeune, et je ne savais pas très bien à quoi m’attendre, donc j’y suis allé. Au bout de deux ans, je me suis fait renvoyer parce qu’on m’a dit que je ne rentrais pas dans leurs standards, mais l’un de mes professeurs m’a recruté pour être son assistant de mise en scène. Aujourd’hui, je suis professeur de la section théâtre, comme quoi !

J’ai vu que tu vais un rapport au texte assez particulier: Hamlet (version athée), Ivanov Re/Mix, Ondine (démontée)… comment le conçois-tu exactement ?

Monter un texte, pour moi, c’est l’interroger, et mettre en scène la manière dont il m’interroge. Le texte est une matière, mais attention: ça ne veut pas dire qu’on peut s’en servir n’importe comment. Je suis très studieux, je travaille beaucoup le texte et les travaux qui ont été fait dessus, afin d’en tirer quelque chose: des émotions, des pensées, des questions, des réflexions…
Pour les textes plus vieux, comme Hamlet, j’essaie de trouver les caisses de résonance entre les siècles. J’y suis plus sensible, parce que j’estime que ces textes ont beau être datés, ils ont plus de distance dans leur réflexion.
Le texte est un point de départ, il s’agit de trouver ce qui a motivé le geste de l’écriture. On peut évidemment ne pas être d’accord avec cette motivation, et aimer le texte quand même. Mais toujours est-il que rien ne vient par hasard dans mes spectacles, j’arrive aux répétitions avec l’adaptation déjà faite.

Concernant Ondine, qu’est-ce qui t’a séduit ?

J’ai vu la version avec Adjani toute jeune, à la Comédie-Française, et j’ai été immédiatement séduit. Ondine, c’est un chant à l’amour et à l’amour du théâtre, où on partage aussi de grandes inquiétudes sur le monde. Il y a quelques textes additionnels, notamment l’intervention de l’intendante de la culture, où j’ai repris le programme du FN point par point sur leur site, et le discours du roi sur l’intégration et l’identité où j’ai mélangé le discours de François Hollande et de Manuel Valls. Giraudoux, c’est un auteur ringard au possible aujourd’hui, mais ce texte est très beau. Je me suis beaucoup amusé avec les codes du théâtre aussi. Il y a le grand rideau rouge, et les trois coups. Et au premier acte, Eugénie et Auguste, les parents adoptifs d’Ondine, parlent comme des comédiens des années 30, ça provoque une sorte de décalage très comique.

La scnéographie du dernier acte, scène du procès

La scénographie du dernier acte, scène du procès

J’ai vu que tu faisais intervenir le public dans ton spectacle, par le biais d’un flashmob. Comment tu amènes ça ?

Ondine est une pièce en trois actes: le monde des ondins d’abord, qui est suivi par le monde des humains. Et au tout début de ce deuxième acte, on prépare une fête pour accueillir Ondine qui s’est faite enlever par le chevalier Hans, mais c’est une fête un peu pourrie parce que personne n’est content qu’elle soit là. Donc il fallait que ce soit festif, tout en montrant que l’ambiance est très surfaite. Mais l’essentiel était que ce soit humain. On rentre dans le monde des humains, donc c’était la condition incontournable. Il ne fallait pas faire du théâtre d’une fête, il fallait effacer le théâtre pour laisser rentrer la vraie vie. Dans Ondine (démontée), on évoque plein de sujets qui nous touche, donc il faut montrer que l’on rentre dans toutes ces réflexions.

Tu fais également des créations sans prendre de texte comme point de départ, tu t’y prends comment ? Il y a une différence dans la démarche ?

Pour ces créations, je mets en place les dispositifs de travail: une esthétique, des décors, un thème, et des lectures qui structurent notre parcours. Il y a un dialogue avec les acteurs lorsque l’on crée à partir d’un texte, mais ici encore plus. Je pose seulement le cadre, et ensuite, on travaille tous ensemble.

Il y a d’autres metteurs en scènes qui te plaisent ?

Oui, beaucoup, mais c’est difficile de répondre à cette question. J’aime des spectacles très différents des miens, et je n’ai pas envie qu’on fasse des rapprochements là où on ne peut pas en faire. Mais je suis très sensible aux vieilles mises en scènes, aux vieilles dramaturgies, où la forme peut être très ringarde, et pour autant les comédiens sont très bons, et le texte m’évoque quelque chose.

Quelles sont tes prochains projets ?

Lundi prochain, je produis le spectacle de fin d’études de l’INSAS, et ensuite, j’aurai une nouvelle création à Montréal, intitulée Après la peur (Théâtre d’Aujourd’hui).

Qu’est-ce que tu penses du fait que José Alfarroba (directeur du théâtre de Vanves) aie été mis à la retraite ?

C’est dommage, et très dur, c’était un découvreur de talents, un vrai passionné. Beaucoup de gens aujourd’hui connus sont passés à Vanves, et ce n’est pas pour rien.

Propos recueillis par Bertrand Brie

Auguste, le chevalier Hans, et Ondine

Auguste, le chevalier Hans, et Ondine

Ondine, (démontée) et renversante

Avis: 5 artichauts sur 5

Pendant plus de deux heures et demie, Armel Roussel nous offre une Ondine (démontée) d’une sincérité et d’une force surprenante. Ondine est jouée avec une naïveté confondante, mais tous les comédiens apportent leur touche au spectacle. Le propos est engagé, et bien amené, et le tout est teinté d’humour.

Le flashmob aurait pu tourner en théâtre interactif très à la mode aujourd’hui, mais il est à la fois maîtrisé, et on laisse les spectateurs très libres. Chacun peut ensuite aller s’asseoir sur des banquettes au bord de la scène avec une bière et un paquet de pop corn, auprès des acteurs qui viennent discuter.

Tous ces éléments, l’intelligence de la mise en scène, la beauté du spectacle et du propos, de la scénographie, en font un grand moment de théâtre.

Vous pouvez aller le voir au CDN de Haute-Normandie, à Rouen, les 9 et 10 avril

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