On a vu le dernier Xavier Dolan, « Tom à la ferme » : « Tout ce qu’il me reste à faire, c’est de te remplacer. »

La précédente phrase est griffonnée par Tom dès l’entrée du film, sur un essuie-tout. D’entrée de jeu, Dolan se montre clair sur le motif de son film : si la perte de l’être aimé est trop douloureuse à supporter, il ne reste plus qu’à prendre sa place, devenir lui, pour ressusciter ce qui n’est plus désormais qu’un souvenir.

Une jeune pousse du cinéma vivace et proliférative

 

On a beaucoup reproché à Xavier Dolan de réaliser des clips plutôt que des films dans le sens noble du terme.

Les critiques de cinéma ne se sont pas gardés d’étiqueter avec rapidité ses trois premiers films, J’ai tué ma mère (2009), Les amours imaginaires (2010), Laurence Anyways (2012) comme une « trilogie sur l’amour impossible ».

Le jeune cinéaste, qui signe avec Tom à la ferme son quatrième long-métrage, sait qu’il est attendu au tournant… Que ce soit par ses fans ou ses détracteurs. Il s’impose alors un défi personnel : proposer quelque chose d’inattendu, en décalage avec le lyrisme pop de ses débuts.

 

Coup de cœur éclair au théâtre : Tom à la ferme, « un projet d’automne et d’urgence »

 

Il faut retourner aux planches pour cerner l’origine de Tom à la Ferme, pièce éponyme de Michel Marc Bouchard. Nous sommes à l’hiver 2011, Dolan est en pleine pré-production pour Laurence Anyways. Pour lui, c’est un coup de cœur éclair. De retour de Cannes, où Laurence Anyways est sélectionné dans la catégorie « Un certain regard », le réalisateur québécois décide de se lancer à corps perdu dans ce qu’il qualifie lui-même de « projet d’automne et d’urgence ».

 

« Avant d’apprendre à aimer, les homosexuels apprennent à mentir. » (Michel Marc Bouchard)

 

Du côté du synopsis, une trame simple : Tom, jeune publicitaire branché et urbain, se rend chez la famille de son défunt petit-ami, dans la campagne québécoise profonde. Il y rencontre pour la première fois sa belle famille : une mère esseulée, Agathe (Lise Roy) qui le prend pour un simple ami de son fils, et un frère aîné, Francis (Pierre-Yves Cardinal) aux antipodes de la délicatesse. Francis entraîne Tom dans un jeu de rôle vicieux, entre violence et sensualité. Une question taraude le spectateur tout le long du thriller : Tom réussira t’il à quitter la ferme ? Cette interrogation se trouve combinée à une autre : au prix de combien de sévices la vérité finira t’elle par éclater ?

 

Clip ou silence : un choix extrême… Vite avorté

 

Pour donner de la profondeur à ce drame psychologique, Xavier Dolan a d’abord fait le choix d’un « silence écrasant » comme « passeport pour l’angoisse ». Ce n’est qu’une fois arrivé en salle de montage que le réalisateur se laisse rattraper par sa touche des débuts, à savoir un don louable pour marier musiques et photogrammes. Cependant, fidèle à sa contrainte de départ, il fait appel pour la première fois à un compositeur, « idéalement le meilleur au monde ». En accord avec la production, il se tourne vers Gabriel Yared, compositeur de la bande-son d’un autre thriller psychologique récent : La vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck. Pour Tom à la ferme, réalisateur et compositeur ne se sont jamais rencontrés. Tout de même, Dolan est plus qu’élogieux à propos de l’apport de Yared au film : « (…) en écoutant Tom à la ferme ainsi mis en musique, je l’aimais pour la première fois. ».

 

Faire son deuil à la ferme : l’impossible entreprise ?

 

Le propos de Tom à la ferme s’axe en premier lieu sur la question du deuil. En se rendant sur les lieux où son amant décédé a grandi, Tom va être confronté de plein fouet à leur morbidité. La vie semble avoir déserté l’intérieur de la maison familiale, froid et austère. Elle semble avoir pris la fuite, loin des longues étendues champêtres. D’ailleurs, le seul veau qui naîtra durant le séjour de Tom meurt rapidement. Le héros du film se trouve très vite confronté à une tâche non seulement impossible, mais aussi profondément malsaine. En cherchant à remplacer un mort, d’une certaine manière, Tom cherche surtout à tromper sa propre mort intérieure. Ramenant à la vie l’être aimé en prenant sa place, il cherche à combler les vides d’une irrémédiable absence. La vacuité de cette entreprise désespérée est mise en valeur par la violence de la relation qui se tisse alors entre le défunt artificiellement ressuscité et son frère endeuillé. Cette relation elle-même oscille entre un désir incestueux, et  la haine de l’homosexualité, jugée immorale par ce frère ainé, prisonnier d’une virilité chaste et aliénante.

 

 Esthétique et sensualité de la violence : un dangereux corps à corps

 

L’on ne ressort pas du film indemne. À la sortie de la projection presse, du Mk2 Grand Palais à la place de la Concorde, la grisaille parisienne rend l’atmosphère urbaine encore plus agressive. La tension intérieure générée par Tom à la ferme nous pénètre du sommet du crâne au plus profond de nos entrailles, glacées d’effroi. Il va sans dire que les scènes de violence sont douloureuses pour Tom comme pour le spectateur. Vos membres se crispent au fur et à mesure que s’intensifie la maltraitance de Francis sur Tom.

 

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Premier corps à corps entre Tom et Francis

(Source : http://media2.ledevoir.com) 

 

Que reste t’il de nos « Amours Imaginaires » ?

 

On est loin du simple plaisir esthétique et de l’enivrement des sens des précédents longs-métrages du jeune prodige québécois. Les images sont toujours travaillées méticuleusement. Il n’y a rien de très nouveau à dire de ce côté-là, si ce n’est que l’esthétique bariolée de la « trilogie sur l’amour impossible » s’est muée en un style aussi sobre que sombre, pour ne pas dire presque classique ; proche de celui du cinéma hitchcockien. Dans un registre où l’on ne l’attendait pas, Dolan nous surprend donc agréablement.

Bien sûr, les inconditionnels de la « trilogie » ne retrouveront pas dans Tom à la ferme l’énergie des débuts, et l’emphase juvénile du sentiment amoureux, qui ont fait les beaux jours du cinéaste. Mais il est plus qu’encourageant pour la suite de constater que, malgré une carrière encore jeune, Xavier Dolan se trouve déjà animé de la volonté de se renouveler. Il renonce ainsi à la facilité que pourrait lui conférer un enfermement dans un style à face unique. Un style efficace certes, mais à travers lequel le réalisateur prend le risque de se répéter, voire de lasser son public.

 

Insaisissable Dolan

 

Tom à la ferme relève donc le défi que s’est posé Dolan d’entrée de jeu : se jeter corps et âme là où on ne l’attendait pas. Il affirme avec lui sa maturité et sa volonté de renouvellement dans un art dont il a déjà prouvé sa maîtrise.

Après tant d’éloges, il serait malvenu de ne pas soulever néanmoins l’un des rares points négatifs du long-métrage : sa fin un peu trop brutale, qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Cette fin aurait mérité d’être affinée davantage, et d’être amenée avec plus de délicatesse… Mais ce sont aussi ces petites maladresses succinctes qui ajoutent, d’une certaine manière, au charme « dolanesque ».

 

Léa Scherer

 

 

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