Nouvel oeil sur l’amérique latine

Washington Bridge, New York, Etats-Unis, 1947
© Carlos Cruz-Diez / Adagp, Paris 2014

« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » (La Prisonnière, Marcel Proust, 1925)

La Maison de l’Amérique Latine (217 boulevard Saint-Germain) accueille, jusqu’au 31 janvier 2015, deux expositions. « Cruz-Diez en noir et blanc » qui présente les clichés de l’artiste cinétique dans le cadre du mois de la photo « Anonymes et amateurs célèbres » à Paris, et « Atlas in fine », d’Emma Malig. Allez-y, c’est juste à côté, et c’est gratuit !

Note : 4/5 Artichauts

Du noir et blanc haut en couleur

Carlos Cruz Diez n’est pas connu pour ses photographies. Quand on pense au Vénézuélien, c’est plus pour ses toiles polychromiques et ses illusions d’optiques, à son énorme travail sur la couleur. Alors annoncer « Cruz Diez en noir et blanc » comme le fait l’exposition à la Maison de l’Amérique Latine, c’est un peu déroutant. Pourtant, l’artiste né à Caracas en 1923 a toujours fait des photos. Au Venezuela d’abord, à New York ensuite et enfin à Paris.

Pour réaliser cette exposition, Jordi Ballart, commissaire de l’exposition et coordinateur du Centre de documentation de l’Atelier Cruz Diez Paris, a pioché dans les quelques 60 000 clichés qu’a produit Cruz-Diez au cours de sa carrière. Il en a sélectionné une soixantaine, réalisés entre 1943 et 1975 et développés spécialement pour l’occasion, avec l’implication de l’artiste. Cruz-Diez n’avait jamais voulu exposer ses photos. Il craignait qu’elle simplifient et éclipsent ses travaux sur la couleur. En effet, les clichés de Cruz-Diez ont été à la base de son travail : un « médium d’expérimentation plastique ».

Dans son pays natal, armé de son Rolleiflex, il cherchait dans la photo des « témoignages qui appuieraient (sa) prétendue dénonciation de l’injustice sociale ». Il montre les barrios de Caracas, les fêtes populaires, le folklore vénézuélien dans ce qu’il a de plus spécifique, cette sorte de syncrétisme entre catholicisme et traditions amérindiennes. Panama, rhum et religion : en une photo, Cruz Diez fait une sociologie de l’Amérique Latine.

Clarines, Anzoàtegui, Venezuel 1948. Légende : Panama, rhum et religion : en une photo, Cruz Diez fait une sociologie de l’Amérique Latine.  © Carlos Cruz-Diez / Adagp, Paris 2014

Clarines, Anzoàtegui, Venezuel 1948. Légende : Panama, rhum et religion : en une photo, Cruz Diez fait une sociologie de l’Amérique Latine.
© Carlos Cruz-Diez / Adagp, Paris 2014

A la fin des années 1940, le Vénézuélien se rend à New York. Il voit les tours, le béton. Il voit la ville. Alors qu’il abandonne la peinture figurative, ses photos se font plus abstraites. Il cherche les perspectives, les lignes de fuites : il « met en relation les proportion qui existent entre les lignes verticales, horizontales et diagonales ». Il cherche un rythme, une profondeur, un mouvement.

Paris, 1960. Cruz Diez a changé, mais il a toujours son Rolleiflex. Il saisit ceux qui l’entourent : amis artistes vénézuéliens comme Jésus Soto, mais aussi les autres : Tinguely, Calder. On découvre le petit monde des artistes parisiens, les moments de joie, les expositions. Avec son objectif, il capte des moments et des émotions : « la photographie ne traduit pas le présent, c’est un témoignage et une information d’un passé ».

Alexander Calder, exposition Bewogen Beweging, Amsterdam, Pays-Bas, 1961. © Carlos Cruz-Diez / Adagp, Paris 2014

Alexander Calder, exposition Bewogen Beweging, Amsterdam, Pays-Bas, 1961.
© Carlos Cruz-Diez / Adagp, Paris 2014

Paris, New York, Caracas : trois lieux, trois perspectives, trois recherches, mais toujours ce même œil, d’une précision incroyable. Le liseré noir qui encadre toutes les photos est là pour nous le rappeler. Cruz-Diez ne découpe pas ses clichés, pas plus qu’il ne les retouche, argentique oblige. Les photos ont changé avec l’artiste, mais pas sa maîtrise. Son amour pour l’instantanéité de cet art est toujours le même : « lorsque le photographe appuie sur le déclencheur, il ressent la joie profonde d’avoir immortalisé ce moment ».

Emma Malig, la poésie du voyage

Emma Malig est née à Santiago, mais elle a beaucoup voyagé. Après des études aux Beaux-arts de Paris, elle part au Japon se former à l’art du papier. Son installation, adaptée pour la Maison de l’Amérique Latine après une présentation à la Nuit Blanche 2013, possède cette poésie du voyage. Un globe, fait de corde de piano et de papier, tourne sur lui-même avec une grande fragilité : celle des migrants. Fragilité de ceux qui, embarqués sur des radeaux de fortunes, sont livrés aux caprices de la mer. Fragilité des ailes des oiseaux, les plus grands voyageurs de ce monde : « Un pájaro plateado y rápido / se refleja en las aguas. / Es uno de esos pájaros que vuelen días y noches / hasta el fin del mundo.” (Un oiseau argenté et rapide / se reflète sur les eaux. / C’est un de ces oiseaux qui volent jours et nuits / jusqu’à la fin du monde.)

Emma Malig, Atlas in fine, 2013, © Emma Malig

Emma Malig, Atlas in fine, 2013, © Emma Malig

Deux artistes, deux époques, deux supports et un lien : le voyage. Plus précisément celui de deux latinos, qui, après de nombreuses pérégrinations, se sont définitivement installés à Paris, apportant avec eux la couleur et l’émotion du continent Sud-Américain.

 Valère Clauzel

5 novembre 204 – 31 janvier 2015

Maison de l’Amérique Latine

217 boulevard Saint-Germain 75007 Paris

du lundi au vendredi de 10h à 20h

le samedi de 14h à 18h

entrée libre

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