« Not Afraid of Love » à la Monnaie de Paris, le retour de Maurizio Cattelan ?

Image de couverture : Sans titre, 2007 – cheval naturalisé – 300 x 170 x 80 cm © Zeno Zotti

Auteur d’œuvres témoignant d’un renouveau humoristique et réflexif de l’art contemporain, l’artiste italien Maurizio Cattelan a choisi Paris pour exposer vingt de ses œuvres à l’hôtel de la Monnaie. Sous un format « rétrospective », ce condensé témoigne des questionnements de l’artiste depuis vingt ans et toujours actuels : l’identité, l’espace, la religion, la mort. Symbole de la mélancolie d’un artiste retraité, Not Afraid of Love prouve que, même évidente, une œuvre d’art renferme toujours une réflexion forte sur notre rapport à notre histoire.

 

Il y a cinq ans, à la suite d’une rétrospective qui avait fait couler beaucoup d’encre, Maurizio Cattelan décidait de prendre une retraite artistique à l’âge de 51 ans. Phénomène du marché de l’art contemporain, son départ avait laissé certains sceptiques, à commencer par lui-même qui se jouait des codes et des étiquettes. Ainsi en 2013, il était sorti de son silence pour exposer à la Fondation Beyeler ; en 2016, une nouvelle pièce America a intégré la collection du musée Solomon R. Guggenheim à New York. Renversant le principe du ready-made à l’occasion du centenaire du célèbre urinoir de Marcel Duchamp, Maurizio Cattelan semble renouer avec l’art – toujours avec l’humour et l’esprit provocateur qui le caractérise

 

Maurizio Cattelan est donc de retour ; et il l’affirme à Paris, en exposant vingt de ses œuvres à l’hôtel de la Monnaie. Dès l’entrée, il utilise le grand escalier pour rappeler ses thèmes fétiches. Au-dessus de nos têtes, un cheval penaud empaillé est pendu à l’aide d’une poulie. La première réaction est bien sûr de sourire : quelle idée que de mettre un pur-sang dans cette position qui donne à la créature un ressenti d’échec ? Mais ici apparaît la malice de Cattelan : intitulé Novecento, référence au film de Bernardo Bertolucci, l’œuvre exprime à sa manière la montée inexorable du fascisme italien. L’animal, censé représenter la majesté et la puissance, représente ici la déception que fut le 20e siècle pour les Italiens.

 

« Novecento », 1997 – cheval naturalisé, sellerie en cuir, corde, poulie © Zeno Zotti

Né à Padoue en 1960, Maurizio Cattelan a toujours eu le goût du choc durant sa courte carrière. Issue d’une famille peu aisée, Cattelan a toujours navigué dans la proximité du milieu artistique sans assumer son statut d’artiste ; humoristique au premier regard, ces œuvres souvent polémiques cherchent surtout à porter une réflexion profonde sur l’espace et l’identité. L’espace d’abord : l’utilisation de l’espace symbolise pour lui une fuite à l’égard de la simplicité apparente du monde. En 2011, lors de sa rétrospective All, au Solomon R. Guggenheim Museum, Cattelan avait décidé de présenter toutes ses œuvres pendues à la rotonde new-yorkaise, permettant au visiteur d’appréhender 22 ans de carrière d’une seule traite en descendant l’escalier en colimaçon. A la Monnaie de Paris, Cattelan utilise aussi cet espace pour donner une gravité à son œuvre, dans les ors de cet hôtel pluricentenaire. Avec une ou deux œuvres par salle, le rapport entre l’œuvre et son décor est encore plus marqué. La Nona Ora, représentant Jean-Paul II fauché par une météorite, gagne en solennité par la présence au balcon d’un jeune joueur de tambour – invisible au premier abord, et qui fait sursauter à ses premiers coups de baguette.

 

« La Nona Ora », 1999 – résine polyester, cheveux naturels, accessoires, pierre et moquette – 150 x 60 x 40 cm © Zeno Zotti

C’est aussi pour Cattelan un moyen de questionner l’identité : la figure la plus présente dans cette exposition est celle … de l’artiste lui-même. S’utilisant comme modèle, l’artiste se dédouble dans des dizaines de « moi » extériorisé, taxidermisé et ainsi réflexif. Personnage de 30 centimètres au milieu des pigeons, sortant d’un trou creusé dans le parquet du salon, accroché à une patère et bien d’autres : Cattelan se représente pour mieux se comprendre. Son sourire enfantin, toujours présent, tranche avec cette manie de se réduire, comme si l’artiste était impuissant à sortir de son double. Et lorsque Cattelan sort de son personnage, il nous présente Him, un enfant de dos qui se recueille, une image reposante ; ce n’est qu’en se déplaçant que l’œuvre prend une autre tournure, en voyant son visage – nous vous laissons la surprise, désormais célèbre.

 

Untitled, 2001 – mannequin en cire, cheveux naturels – 150 x 60 x 40 cm © Zeno Zotti

Untitled, 2001 – mannequin en cire, cheveux naturels – 150 x 60 x 40 cm © Zeno Zotti

L’exposition permet le débat sur les œuvres de Maurizio Cattelan, avec des cartels écrits par des personnalités du monde des arts, metteurs en scènes – Olivier Py –, artistes – Christian Boltanski, ainsi qu’historiens de l’art – Laurence Bertrand Dorléac. Si certains cartels n’ont pas grand intérêt, d’autres sont particulièrement intéressants. Ainsi le point de vue de deux hommes de foi sur La Nona Ora, ou celle de Bruno Racine sur le célèbre Him mérite le détour. L’ordre des œuvres n’est pas chronologique, mais permet de voir la question de la mort et de l’absurdité prendre le pas de celle sur l’identité. All notamment jure avec le reste de l’exposition, et décontenance le visiteur en face de ces neuf figures couchées dans le marbre. Sûrement son œuvre la plus troublante.

 

Les + : Au centre de Paris, cette exposition ravira tout amateur d’art contemporain.

Les – : On peut regretter le nombre limité des œuvres, on aurait préféré soit profiter d’une véritable rétrospective, soit découvrir de nouvelles œuvres.

L’espace limité de la Monnaie de Paris fait de cette exposition un premier condensé, qui mérite une exploration plus détaillée de l’œuvre de Cattelan ; on ne peut qu’espérer que l’artiste sorte de sa retraite et qu’avec lui, nous réfléchissons à nouveau sur notre condition.

 

Nicolas THERVET

 

Not Afraid of Love, de Maurizio Cattelan, du 21 octobre 2016 au 8 janvier 2017 à La Monnaie de Paris

11 quai de Conti, 75006 Paris (métro Odéon)

Ouvert tous les jours de 11h à 19h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h.

Plus d’informations sur ce lien : https://www.monnaiedeparis.fr/fr/expositions/maurizio-cattelan

 

Crédit image à la une : Sans titre, 2007 – cheval naturalisé – 300 x 170 x 80 cm © Zeno Zotti

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