No(s) Révolution(s) : pour un théâtre d’idées

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Au théâtre du Colombier, à Bagnolet, la metteuse en scène Anne Monfort propose une représentation issue des textes écrits par deux dramaturges : l’écrivain portugais Mickael de Oliveira et  Ulrike Syha, qui est Allemande. Le résultat est une création nerveuse, qui nous emporte au cœur des représentations de l’esprit révolutionnaire en présentant plusieurs figures humaines des révolutions, ainsi que plusieurs scènes de tensions propres à ces moments historiques. La pièce est ainsi déconstruite en différents tableaux qui se succèdent avec fluidité. Il n’y a pas réellement de personnages, mais plutôt ces figures que chaque comédien endosse à tour de rôle. Le plateau est nu, les acteurs en habits de ville : il en ressort une déstabilisante impression de spontanéité, comme si nous n’étions pas totalement au théâtre, mais encore un peu dans le réel, à une réunion de quartier ou immiscés dans le salons d’une bande d’amis réfléchissant à un bouleversement total de l’ordre politique.

Le sujet abordé par la pièce est extrêmement intéressant. En mêlant les langues européennes, les comédiens proposent la possibilité d’une révolution qui serait menée aujourd’hui, en Europe. Les différentes crises que nous traversons, la situation grecque, la montée des extrêmes… La conjecture actuelle est-elle prérévolutionnaire ? Cette réflexion est esquissée au milieu d’une série de reconstitution de scènes propre à l’imaginaire des révolutions, parfois aussi à leur « kitsch ». On assiste ainsi à un jeu entre amis, qui miment des figures symboliques telles que la Marianne républicaine ou Gandhi, tandis que les autres doivent deviner. Par ailleurs, certaines apparitions sont particulièrement intéressantes, notamment cette femme qui affirme ne pas vouloir participer à la Révolution en raison de ses enfants en bas-âge et parce qu’elle n’a pas de raison de s’indigner, vivant de façon confortable. Nous sommes renvoyés à une réflexion sur nous-mêmes : si demain elle se déclenchait, participerions-nous à la Révolution ? La comédienne Anna Schmidt, jeune femme blonde, aérienne, qui semble incarner la dimension onirique sous-jacente aux utopies révolutionnaires, pose ce paradoxe : « je veux faire la Révolution parce que j’aime… Mais je ne veux pas la faire parce que j’aime, et quand on aime on a beaucoup plus peur de mourir ». Les scènes narrant les séances de tortures infligées aux contre-révolutionnaires et les interrogatoires inquisiteurs nous ramènent à une réflexion portée notamment par l’historienne Sophie Wahnich : pourquoi a-t-on intériorisé que les utopies révolutionnaires mènent si souvent au totalitarisme ? Changer l’ordre établi dans l’espoir d’un mieux mène-t-il toujours au pire ? Comment concevoir une révolution sans recours aux armes ?

Photo Simon Gosselin

Photo Simon Gosselin

« No(s) révolution(s) », comme l’indique son titre, réfléchit sur cette ambiguïté, ce paradoxe inhérent aux volontés radicales de changement. Les révolutions sont entre vie nouvelle et mort, rêve et destruction. Cependant, attention à toi, spectateur non-aguerri : il s’agit là d’une pièce expérimentale, sans trame narrative et sans personnage. Ce théâtre social, philosophique et historique souffre de quelques failles : l’enchaînement de tableaux sans lien apparent crée chez le spectateur l’incompréhension, du moins une impression déconcertante. L’absence d’intrigue se fait sentir, comme souvent dans le théâtre conceptuel ou de performance. Cependant, même si cette frustration est gênante au cours de la représentation, on se réveille, le lendemain, heureux d’avoir assister à cette pièce, tant les pistes de réflexions politiques qu’elle soulève sont passionnantes et méritent d’être creusées.

No(s) Révolution(s), pièce mise en scène par Anne Monfort à partir de textes de Mickael de Oliveira et  Ulrike Syha, joue jusqu’au dimanche 31 janvier 2015 au théâtre Le Colombier de Bagnolet (métro Gallieni). Réservation par mail ou téléphone.

Marianne Martin

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