Nos étoiles contraires – Analyse d’un phénomène

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Nos étoiles contraires – Josh Boone

Analyse d’un phénomène

Qu’est ce qui fait pleurer, vibrer, rêver les adolescentes d’aujourd’hui ? Une folle romance entre deux jeunes gens malades du cancer. Succès planétaire, le livre « Nos étoiles contraires » s’est arraché à 350 000 exemplaires en français.

Ce roman d’apprentissage destiné aux adolescents — et surtout à leur frange féminine — reprend un schéma narratif vieux comme le monde, celui des amants tragiques, en l’ancrant dans un contexte nouveau, celui de la maladie.

Son auteur, John Green, est un video-bloguer américain. Avec son frère Hank, il anime des chaînes Youtube qui mêlent pédagogie et stand-up. Ils ont lancé la communauté des nerdfighters, passionnés de sciences façon Big Bang Theory.

Le film tiré du roman, sorti en France le 20 août, suit la voie du succès avec 276 180 spectateurs, cinq jours après sa sortie, essentiellement des jeunes filles âgées de moins de 18 ans.

Hazel, atteinte d’un cancer de la thyroïde de stade IV, qui a migré vers les poumons, et Gus, amputé d’un mollet suite à un ostéosarcome, se rencontrent à un groupe de soutien pour enfants malades du cancer. Si Hazel est qualifiée de « miracle » par ses médecins, car elle survit grâce à un traitement expérimental marchant inexplicablement sur elle, Gus, en rémission au moment de leur rencontre, rechute et se trouve condamné sur le court terme : le cancer a pris possession de l’intégralité de son corps. Leur histoire d’amour repose sur un compte à rebours.

« Nos étoiles contraires » n’est pas le premier film d’ado qui marche. Pourtant son succès ne suit pas tout à fait la même recette que ses prédécesseurs. Voici quelques clés pour mieux comprendre pourquoi il parle autant à son public.

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Des « super-héros » ordinaires
La plupart des blockbusters américains pour ados mettent en scène des super-héros (« Les gardiens de la galaxie »), ou des adolescents aux capacités physiques et intellectuelles surdéveloppées (Hunger Games) ou vampiriques (Twilight). Les héros de « Nos étoiles contraires » sont eux aussi, de par leur maladie et leur combat contre elle, différents des autres adolescents. Dans le film, ils évoluent dans un univers à part et croisent très peu de non-malades de leur âge. Ce sont des survivors du cancer, en lutte permanente contre un ennemi intérieur. Mais ce sont aussi, pour une fois, de vrais êtres humains qui souffrent.

La création de ces « super-héros ordinaires » facilite l’identification. Reste à éviter de sombrer dans le mélo, ce que les auteurs cherchent à éviter par l’humour et parfois une minidose de cynisme.

« C’est émouvant mais pas trop guimauve », résume Salomé à la sortie d’une projection à Nancy, séance de 14 heures. Elle et son amie Elodie, que j’ai accompagnées, sont deux lectrices du best-seller (dévoré en trois jours).  Ce qui plait le plus à Émilie et Salomé dans cette tragique histoire ? Son attachement au réel, que respecte le traitement du film, qui n’évite ni les scènes d’hôpital, ni le questionnement sur la mort qui guette à chaque instant les jeunes malades.

A la sortie de la salle, l’émotion des spectateurs est palpable. Des spectatrices, plutôt. Dans la salle, sur une quarantaine d’adolescents, je n’ai compté que quatre garçons accompagnant leur petite amie.

Les ados eux-mêmes enrôlés pour la promotion du film
La campagne de promotion du « teenage movie » a été massive. Placardée partout dans les couloirs du métro, mais aussi sur la plupart des bus de France. Tout a été pensé pour faire de l’adaptation du best-seller un succès chez les adolescentes.

2500 d’entre-elles ont pu assister à l’avant-première au Grand Rex à Paris, le 7 juillet dernier. L’événement, complet très rapidement, était sponsorisé par NRJ, et la chanteuse Birdy, très populaire auprès des jeunes gens, y a interprété deux de ses titres.

Le film n’est pas recommandé par les habituels critiques des médias nationaux, mais par les jeunes spectatrices elles-mêmes. Certains de leurs tweets ont directement été apposés sur l’affiche, à la place réservée normalement aux citations de journaux.

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La promotion de « Nos étoiles contraires » n’a pas échappé à Emilie (17 ans), et Salomé (15 ans), avec qui nous sommes allés voir le film. Pourtant, elles sont persuadées que c’est avant tout le bouche à oreille spontané qui a permis le succès phénoménal du roman et plus tard du film : il leur a toutes les deux été conseillé par une amie. Tout de même, Salomé a « liké » la page Facebook du film après l’avoir vu « sponsorisée » dans son fil d’actualité.

Ce décalage entre la promotion massive du film et le sentiment chez les jeunes fans que son succès phénoménal est avant tout dû à la cohésion de leur communauté, témoigne de la réussite de la stratégie marketing de « Nos étoiles contraires ». Cette dernière joue sur une forme d’amitié généralisée entre les adolescentes, notamment à travers les réseaux sociaux, qui peut donner à un objet culturel la viralité nécessaire à sa réussite commerciale.

 

Un film aux allures de film indépendant
« Nos étoiles contraires » est produit par la société Temple Hill Entertainment (producteur du 3° volet de la saga » Twilight », entre autres) et il a été distribué par la non moins grosse boîte Fox 2000 Pictures (filiale de la 20th Century Fox). Mais il a tout du film indépendant : son budget est modeste (12 millions de dollars, à comparer avec les 8 millions de dollars du film indépendant américain « Little Miss Sunshine », qui a mis plusieurs années avant de trouver des financements) et son esthétique s’apparente à celle d’un film indé : image sobre mais travaillée, pas de grands jeux de lumières, personnages très peu bling-bling…  Gus et Hazel font plutôt figure de « boy & girl next-door », ils pourraient être les compagnons d’école de leurs fans. Pas de sensationnalisme donc, mais un traitement artistique de l’image, combiné à un humour jeune et ravageur.

Autre caractéristique empruntée au film indépendant à l’américaine, le ton comique et décalé pour servir un propos parfois mélodramatique. Ainsi, loin de donner l’image de malades repliés sur eux-mêmes et sans espoir, Hazel et Gus se jouent de leur condition de condamnés. Lorsque Hazel explique à son futur amoureux, qui vient de lui prendre les mains, que si ces dernières sont froides, c’est parce qu’elles sont sous-oxygénées, ce dernier lui rétorque : « Hazel Grace, les termes médicaux, ça m’excite. ».

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Une identification générationnelle à travers l’usage du numérique
Dans « Nos étoiles contraires », l’identification est facilitée par le fait que les personnages ne s’ancrent pas dans une réalité sociale clairement définie. On ne connait pas les métiers des parents d’Hazel et Gus, dont la personnalité semble effacée derrière le combat qu’ils mènent contre la maladie de leurs enfants. La maison de Hazel est plantée au milieu d’un quartier résidentiel propret, à Indianapolis ; l’ambiance y est cosy. Tout de même, lorsque Hazel manifeste son désir d’aller rencontrer son auteur favori, Peter van Houten, avec Gus en Hollande, sa mère, visiblement gênée, lui fait la remarque qu’ils n’en ont « pas les moyens ». Famille aisée, mais pas trop.

Le film joue essentiellement sur l’identification générationnelle, notamment à travers l’usage, par les héros, d’appareils technologiques. Hazel et Gus correspondent régulièrement par iPhone ou Macbook et des SMS apparaissent à l’écran, sous la forme de bulles dessinées contenant du texte.

Aborder une réalité dure… mais par petites doses homéopathiques
Mais le principal atout du film n’est-il pas finalement qu’il parle aux adolescents d’un sujet d’ordinaire plutôt réservé aux adultes ?

Hazel et Gus sont plus réfléchis que les personnes de leur âge, car leur maladie les a fait grandir plus vite. Les spectateurs se projettent dans un monde plus « mûr » que le leur. Or, tout ce que demande un adolescent, c’est qu’on lui parle comme à un adulte.

Dans le film, le jeune spectateur n’est pas pris pour un imbécile. On ne lui cache pas l’appareil d’assistance respiratoire portable d’Hazel, ni la prothèse qui remplace le mollet de Gus. Encore moins le fait qu’ils sont condamnés à mourir plus rapidement que les autres.

Il faut toutefois nuancer : les signes apparents de la maladie sont savamment dosés, de manière à ménager le jeune public tout en l’émouvant. La scène la plus violente à laquelle il se retrouve confronté étant celle où Gus, parti s’acheter des cigarettes à la station service, appelle Hazel à l’aide car un drain intégré dans sa cage thoracique est infecté. Le plus souvent, les annonces les plus dures sont enrobées dans des métaphores, à la manière de granulés homéopathiques, comme quand Gus annonce à Hazel sa rechute :
« J’ai fait un pet scan. Ça brillait comme un sapin de Noël. »
Le film en dit donc suffisamment, mais sans entrer dans la réalité la plus crue : il dit la vérité aux ados avec délicatesse.

Lorsque nous demandons à Salomé si la lecture du livre, combinée au visionnage du film, ont eu un impact dans sa façon d’envisager son quotidien, elle nous répond ceci :

« Nos étoiles contraires m’a fait réévaluer un peu mes priorités. Avant, j’avais plutôt des préoccupations matérielles, maintenant, le fait d’avoir une famille, de vivre avec les gens que j’aime le plus longtemps possible me semble plus important. »

Léa Scherer

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