Nocturne pour sept taupes

taupes_06

En ouverture de son grand festival « Welcome to Caveland », Philippe Quesne a présenté ll nouvelle création, La nuit des taupes. L’animal habituellement solitaire envahit cette fois-ci la scène de la salle transformable des Amandiers de Nanterre en meute. Sept taupes haletantes qui font une entrée fracassante en défonçant directement la première couche de scénographie pour s’installer dans cette grande caverne entre deux grognements rauques. Le plasticien propose là une œuvre intelligente et drôle qui convainc d’entrée de jeu.

Sept protagonistes donc mi-taupins mi-rockeurs, qui s’exécutent dans une espèce de ballet animal et absurde, cassant, reconstruisant, chantant, soufflant. On assiste à un étrange décalage poétique sur la réalité : difficile de s’imaginer que ces sept animaux aux pattes de peluche surdimensionnées puissent un tant soit peu ressembler à l’humanité. Et pourtant, c’est bel et bien dans les scènes de la vie quotidienne que ces taupes sont les plus drôles et les plus tragiques ; entre enterrement et accouchement, tandis que le mort pendouille gentiment au-dessus de la scène, marque d’une tragédie originelle tournée à la farce, l’enfant-taupe est sorti au forceps du ventre de sa mère qui pousse des hurlements de démon faisant hurler de rire l’assistance. Philippe Quesne le rappelle : la taupe est un animal normalement solitaire, mais ici présenté en meute au fond d’une cave, endroits de fantasmes et d’utopie autarcique, comme une découpe minutieuse de la réalité d’une communauté.

taupes_01

Quoi de mieux finalement, pour observer l’humain, que de le montrer sous une forme travestie ? On se rappelle avec nostalgie du magnifique Queen Kong, parcours d’Après la peur d’Armel Roussel. Il y avait déjà là une poésie doucereuse, terrible et drôle à la fois. On retrouve ce sentiment avec le travail de Philippe Quesne, dans un genre complètement différent. Il y a une certaine tendresse dans la manière dont sont montrées ces taupes, qui achèvent leur périple dans un ultime concert de rock, nous plongeant de nouveau dans l’obscurité de notre caverne sous le hurlement des guitares électriques et le rythme syncopé de la batterie.

Bertrand Brie

Crédits photo: Martin Argyroglo

Leave a Reply