Nobody, à la recherche d’une effrayante modernité

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Pour la troisième année consécutive, Cyril Teste et son Collectif MxM tournent leur spectacle Nobody au Monfort Théâtre. Tiré de l’ouvrage de Falk Richter – désormais auteur associé au Théâtre National de Strasbourg – l’œuvre s’inscrit comme le manifeste d’un nouveau genre théâtral, ou du moins d’un genre qui méritait qu’on lui fixe des codes : la performance filmique.

Après avoir eu un aperçu du travail de Frank Castorf et de ses Frères Karamazov, j’ai rapidement été pris de l’envie d’expérimenter d’autres manières d’utiliser la vidéo au théâtre. Ce qui fait de ce Nobody une œuvre marquante, c’est certainement l’étonnante et la séduisante complémentarité entre performance et film. Si le tournage se déroule en espace clos, celui-ci est complètement transparent aux yeux du spectateur, créant une sorte de bocal, d’univers parallèle. Le sentiment de voyeurisme que l’on peut ressentir s’efface rapidement dans la mesure où le personnage principal dévoile ses pensées en voix off, s’adressant en sous-main au public – contrairement, par exemple, à ce qu’avait fait Karim Bel Kacem dans ses pièces de chambre.

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La scénographie aseptisée, la vidéo et le tournage en continu – avec ces espèces de fausses interviews documentaires – offrent un rendu assez glaçant sur la vacuité intellectuelle de certaines branches du consulting, ces espèces de coachs généraux sans qualification précise, qui courent après le flot de données, les synthétisent, font du benchmark et organisent des réductions salariales à grande échelle laissant l’humain de côté au profit des chiffres. La surface est un peu clichée, mais le sujet est traité avec un humour décapant – et pour être tout à fait honnête, un peu effrayant. Si le portrait est bel et bien caricatural, cela permet d’exposer avec justesse les travers d’une société où l’on raisonne en fonction de l’utilité d’un bien ou d’un service, où l’on perd ne serait-ce que le contact physique le plus naturel. Ici tant les mots que les gestes sont vides, aussi bien dans le travail que dans les relations. Lorsque deux collègues s’abordent de manière totalement passive-agressive, avec une dureté à peine masquée, ils se touchent tout de même l’épaule et conservent une proximité physique qui dénature complètement la relation normale au corps.

Nobody est peut-être l’exemple parfait de ce nouveau genre de performance filmique, il s’en fait en tout cas le manifeste avec honnêteté, tout en gardant une certaine modestie. Le Collectif MxM et le collectif d’acteurs Carte Blanche parviennent à garder un juste équilibre entre présence sur le plateau et vidéo, tout cela s’imbriquant dans une complémentarité aussi fascinante qu’intéressante sur le point de vue analytique. Un spectacle aussi beau techniquement que glaçant dans le propos.

Bertrand Brie

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