Niki de Saint-Phalle, la féministe qui flingue

« J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais, sur le plan psychique, tout ce qu’il faut pour devenir une terroriste. Au lieu de cela j’ai utilisé le fusil pour une bonne cause, celle de l’art. »

Tu as sans doute déjà vu ses sculptures, dans la fontaine Stravinsky à Beaubourg, par exemple. Du 17 septembre 2014 au 2 février 2015, le Grand Palais te donne une occasion unique de (re)découvrir l’artiste Niki de Saint Phalle, dans une rétrospective formidable qui en plus d’être presque exhaustive, expose à la fois l’artiste, le contexte dans lequel elle a créé, les grands thèmes et la technique de son oeuvre. Et si tu ne l’étais pas déjà, tu ressortiras convaincu(e) que non, les formes énormes et colorées de Niki ne sont pas du tout « ringardes ».

Les + :

  • Le véritable travail scénographique de l’exposition; bien au-delà de la juxtaposition d’oeuvres.
  • Le dynamisme créé par les multiples supports: peinture, sculpture, croquis, musique, photos, vidéos, collages. Impossibilité absolue de s’ennuyer.
  • Une expo politique, 100% féministe

Les – :

  • Il faudrait avoir 6 heures de temps libre devant soi pour tout observer, tout lire, et sortir repu du Grand Palais.
  • La personnalité de Niki, parfois un peu agaçante. (D’un côté, on ne nous demande pas d’en faire notre meilleure amie).

 

Note: 4,5 artichauts (sur 5)

Autoportrait (1958-1959) Niki Charitable Fondation
Autoportrait (1958-1959), Niki Charitable Fondation,                            crédits photo Simon Peteytas

Niki est une femme: cela ne cessera, non pas de conditionner son oeuvre, mais de la transporter. C’est une de ces femmes à la fois extrêmement fragiles et extraordinairement fortes. Souvent, cette étonnante dualité est la marque des artistes. Ce fut le cas de Niki de Saint-Phalle: ses blessures, ses angoisses, ses ennemis, elle les a combattus à coups d’art coloré, géant, vivant.

L’artiste est née Catherine Marie-Agnès Fal de Saint-Phalle, en 1930. Derrière cet interminable nom à particule, il y a une famille de banquiers, franco-américaine. Une famille qui vit au travers des codes de la bourgeoisie et des traditions du catholicisme. Cet univers d’obligations et de rôles sociaux étouffe Niki; mieux, il la révolte. Elle peut observer à loisir les femmes autour d’elle être prisonnières de leur condition de sexe faible. Sauf que si Niki est bourgeoise, elle est aussi rebelle, ainsi très tôt elle enverra balader tout ce qu’on pouvait attendre d’elle pourgouter à une liberté de créer dont elle aura soif toute sa vie.

« Je ne voulais pas devenir, comme elles, les gardiennes du foyer, je voulais le monde et le monde alors appartenait au HOMMES (…). Je n’accepterais pas les limites que ma mère tentait d’imposer à ma vie parce que j’étais une femme. NON. Je franchirais ces limites pour atteindre le monde des hommes qui me semblait aventureux, mystérieux, excitant.»

De ses tableaux inspirés par Pollock à ses oeuvres-tir, en passant par ses fameuses « Nana » et ses collages moins connus, le Grand Palais s’est divisé en 8 salles thématiques, exposant 175 oeuvres de Niki, ainsi que des croquis et interviews. Si l’exposition est tellement réussie ce n’est pas uniquement parce qu’elle est parvenue à réunir de manière extrêmement complète le travail de l’artiste. C’est également parce qu’elle introduit de l’art autour de l’art. Selon les salles, l’organisation de l’espace, le son, la lumière et l’image sont pensés pour une véritable mise en scène des oeuvres.

Un seul fil conducteur entre ces productions si variées: les rôles féminins, qui accusent et qui s’imposent. Dans Autoportrait (1958-1959), elle se représente, le corps fragmenté en éclats de mosaïque sur un fond tourmenté, de peinture noire traversée par des drippings blancs. La psychologie d’une femme devient sujet valable et même suffisant à l’oeuvre d’art.

S’inspirant des déesses antiques, Niki sculpte à grande échelle des mariées, des accouchements, des prostituées… Dans ces représentations se mêlent la dénonciation de rôles qui enferment ainsi que la célébration de la femme et de son érotisme. En 1966 Niki fait naître Hon, « Elle » en Suédois. Dans cette Nana aux dimensions de maison, les visiteurs entraient par l’utérus de la sculpture, ce qui faisaient dire à une Niki amusée qu’elle avait créé « la plus grande putain du monde ».

 Public entrant dans Hon, 1966
Public entrant dans Hon, 1966

La dernière salle de l’exposition nous laisse découvrir l’incroyable travail de Niki de « tir sur tableaux ». Des toiles sous lesquelles étaient placés des poches de peintures sont composées au rythme des balles qui les transpercent, tirées la plupart du temps par Saint-Phalle, mais aussi par le public. Aujourd’hui, c’est à première vue un happening amusant. C’était à l’époque un véritable scandale : la symbolique de la destruction de l’art, mais surtout le concept d’une femme tenant un pistolet et orchestrant une séance de tir choquaient. La dimension éminemment politique et provocatrice va même bien plus loin. Parmi les éléments des tableaux marqués par des impacts de balles, un autel nommé « OAS » et le masque d’un certain Kennedy…

« En 1961 j’ai tiré sur: papa, tous les hommes, les petits, les grands, les importants, les gros, les hommes, mon frère, la société, l’Église, le couvent, l’école, ma famille, ma mère, tous les hommes, Papa, moi-même. Je tirais parce que cela me fait plaisir et que cela me procurait une sensation extraordinaire. Je tirais parce que j’étais fascinée de voir le tableau saigner et mourir (…). J’ai tué la peinture. Elle est ressuscitée. Guerre sans victime. »

 Niki tirant sur une oeuvre
Niki tirant sur une oeuvre
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