Mr Turner – Mike Leigh

affiche

Mr Turner de Mike Leigh
3 /5 Artichauts

Les grands maîtres, quelle que soit la richesse de leur œuvre, sont avant tout des hommes, le talent du génie n’implique aucune qualité humaine – loin de là. Tel semble être le credo du film de Mike Leigh, Mr Turner. Titre à comprendre finalement de manière ironique, tant le film est traversé par ce contraste entre  l’artiste talentueux et l’homme égoïste dépourvu de manières et de soins. Ce « Mr » tant acclamé,  peintre sachant capter la grandeur des éléments, était insensible aux détresses de sa famille et renfermé sur lui-même. Dans le portrait de son personnage, Mike Leigh a parfois la pâte un peu lourde comme lorsque juste après avoir coupé les poils d’une tête de cochon, le père de Turner rase son fils.

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S’il ne met nullement en valeur l’homme que fut Turner – Timothy Spall ne s’exprimant que par grognements, gestes brutaux – Mike Leigh nous présente son don comme quelque chose de magique, aux frontières du réel. Que ce soit dans un magasin de couleurs, ou à travers des expériences sur la lumière, l’artiste nous est présenté comme celui qui cherche la beauté au-delà du commun. Si l’on est finalement trop peu attaché au personnage, faute d’entrer profondément dans sa psychè, nous entrevoyons sa vision de l’art. Les critiques d’art lui semblent un verbiage stérile, Turner souffre de voir son œuvre délaissée par des nobles fortunés ou encore son innovation moquée. On connaît finalement peu sa personne, comme si le peintre et son œuvre ne faisaient qu’un.

Ancrer un génie dans son milieu social semble importer à Mike Leigh. C’est avant tout un biopic d’atmosphère, qui ne cherche en rien à remontrer aux racines du génie pour expliquer son talent ou son comportement mais qui le montre dans son quotidien. C’est à nous de comprendre que cet homme qui mange salement fait aussi preuve d’audace, en crachant sur les toiles. La performance de Timothy Spall est impressionnante, accentuant sa laideur et son côté animal, ce qui lui a valu un prix d’interprétation masculine à Cannes.

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Le, d’habitude si bavard, Mike Leigh devient fort taciturne et contemplatif. Son personnage ne s’exprime que très peu, et même avec ses proches, il peine à exprimer clairement ses désirs et semble fuir tout dialogue profond face à ceux qui l’interrogent sur son œuvre.  Eternellement seul face à son art, le reste des hommes est pour lui une contrainte, sauf quand il est subitement animé par un besoin  de soutien, traduit par des gestes indélicats.

Ces choix de mise en scène mettent en valeur le mystère du génie de Turner, mais ne le rendent pas pour autant touchant. Le film est esthétiquement magnifique ; en intérieur ou en extérieur, les scènes ressemblent à des tableaux. Il demeure néanmoins froid. Pour cause, on cherche ici surtout la beauté de la nature, comme dans la peinture de Turner. Les hommes restent confinés dans leur médiocrité et leur laideur – Mike Leigh insistant sur les défauts physiques des hommes.

Habituellement proche du cinéma de dialogue de Pialat, son Mr Turner n’a rien du Van Gogh de Pialat. Mr Turner ressemble davantage à une méditation sur la création. Que l’on soit peintre ou cinéaste, capter la beauté du monde est une histoire de perception, d’angle et de lumière. Mike Leigh rappelle ici que nous vivons tous dans cette réalité triviale, mais que certains d’entre nous gardent un regard artiste sur le monde.

Juliette Le Guillou

arlequin

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