Un « Monde D’Hier » qui résonne jusqu’à nous

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« Le Monde d’Hier », adaptation théâtrale du roman autobiographique de Stefan Zweig par Laurent Seksik, fait son retour attendu sur la scène des Mathurins, avec Jérôme Kircher, toujours en tête d’affiche.

Ce n’est pas son œuvre la plus connue et pourtant, Le Monde d’Hier. Souvenirs d’un Européen tient une place tout à fait singulière dans la carrière de Stefan Zweig. Achevé deux jours avant son suicide, publié à titre posthume, ce « testament littéraire » comme on tend souvent à le qualifier retrace les espoirs de l’écrivain viennois, humaniste convaincu, et les désillusions qui ont suivi tout au long de sa vie. Au gré de ses souvenirs, Stefan Zweig nous raconte avec nostalgie l’âge d’or de la Mitteleuropa puis son long et douloureux flétrissement, faisant succéder à Brahms, Freud et Rodin l’antisémitisme et la haine. Œuvre autobiographique, Le Monde d’Hier est l’histoire de toute une génération et de tout un continent sombrant inexorablement dans les affres du fascisme, du nazisme et du nationalisme.

Au théâtre des Mathurins, c’est l’adaptation théâtrale de Laurent Seksik qui est présentée pour la seconde fois, toujours portée par le talentueux Jérôme Kircher, plus convaincant que jamais en Stefan Zweig. Seul face au public durant une heure et quart, d’une voix roc et fébrile, Jérôme Kircher est le narrateur d’une vie devenue la sienne, symbole d’une génération désabusée. L’exercice est périlleux, et la scénographie, réduite à son minimum (un rideau, une chaise et un mur noir), ajoute une difficulté supplémentaire. Pourtant, ce vide laisse place à l’extraordinaire présence du comédien qui envahit l’espace scénique et dont la parole captivante s’attache à récréer les tableaux de la vie de l’écrivain, insufflant à chacun de ces souvenirs une sensibilité faite de nuance et de retenue. On en vient à s’interroger sur la pertinence de l’accompagnement musical qui, tout en restant discret, semble parfois inapproprié, perturbant ainsi cet équilibre théâtral.

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Mais la force de ce spectacle réside également dans son écho troublant avec les actualités de notre monde contemporain. La société que nous dépeint Stefan Zweig n’est-elle pas le reflet de ce que nous vivons aujourd’hui, en ces temps de crises économiques, sociales, politiques et culturelles ? Comment ne pas faire le parallèle entre la montée du populisme et du nationalisme de nos jours et celle du fascisme et du nazisme au XXe siècle, à laquelle assistait l’écrivain viennois, impuissant ? La pièce s’achève sur une scène déchirante, celle de l’exil de Stefan Zweig, et est d’autant plus marquante que nous connaissons tous l’issue tragique de sa vie. C’est donc avec un vague sentiment d’inquiétude teintée d’émotion que nous ressortons de ce spectacle, peu rassurés mais avec néanmoins l’espoir de faire entendre l’appel de l’écrivain viennois pour toute une génération future.

Plus de 70 ans après sa parution, Le Monde d’Hier. Souvenirs d’un Européen résonne avec toujours autant de force et de justesse dans le monde d’aujourd’hui.

Christophe Zhang

Jusqu’au 23 décembre au théâtre des Mathurins. Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 17h. A partir de 16€.

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