Le Misanthrope dans toute sa sincérité

En 1666, Molière présente pour la première fois le Misanthrope sur la scène du Palais Royal. Le rôle de l’homme au rubans verts, d’Alceste, c’est lui qui le joue. En face de lui, Armande Béjart incarne Célimène. Presque 350 ans plus tard, cette comédie, probablement une des plus grinçantes de l’auteur, est toujours jouée à quelques pas du théâtre du Palais Royal.

De pièces portées par des Alceste agressifs à des mises en scène présentant Célimène cruelle et cynique, cette comédie est un de ces classiques rabâchés pour les révisions du BAC français, qu’on délaisse souvent parce que la multiplicité de ses interprétations lui fait perdre tout son sens. Oui Alceste déteste l’humanité, Philinte son ami, tente de le raisonner, car la radicalité de la pensée ne convient pas vraiment à une analyse de l’humanité, surtout celle de la Cour. Célimène, elle, trompe tout le monde. Mais que dire sur leurs motivations? Est-ce qu’Alceste est un juste, admirable pour sa franchise ou un être vraiment détestable parce qu’il refuse d’accepter l’homme comme il est ? Célimène une de ces courtisanes sans grand intérêt mettant sa fierté dans le nombre de ses amants, ou une jeune femme effrayée par les sacrifices que demandent un comportement vertueux ?

Au final, la seule certitude que l’on peut avoir sur ces personnages, c’est qu’ils sont humains et faillibles. La grande force de la Comédie Française, c’est de pouvoir distribuer les seconds rôles à des acteurs aussi brillants que ceux jouant les premiers. Dans les faits, cet avantage n’est pas cosmétique mais majeur. Libre dans les choix de la distribution, la troupe peut offrir une vision très complète des pièces qu’elle présente, ici du Misanthrope. D’Alceste au marquis Acaste, on voit défiler Eric Ruf, Serge Bagdassarian, Louis Arene, … et aucun ne caricature son personnage, tous sont travaillés par leurs peurs, rêves et erreurs. Ainsi, quand Philinte part avec Eliante, laissant Alceste seul dans son dégoût de l’homme, on ne se trouve pas devant la morale d’une fable pour enfant ou certains sont bons, les autres mauvais. Chacun souffre, et le final qui nous laisse voir les regrets de Célimène vient le confirmer.

Portée par une scénographie qui ne peut qu’ajouter à mon admiration pour le travail d’Eric Ruf, la mise en scène sait présenter les faux-semblants de la cour dans ses grincements les plus dérangeants, sans forcer le trait. Les  domestiques, circulant sans bruit, modifiant le salon au grès des scènes, rappellent constamment les réalités sociales. Jusqu’à Alceste qui n’ose parler devant eux, lui qui se targue d’une honnêteté brute et radicale. Au final, la Comédie Française, fille de Molière, sait manifestement comment faire aimer cet auteur dont on réduit trop souvent le travail, moi le premier, à la création de belles comédies.

Tristan du Puy

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