Michel Houellebecq – Soumission

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Note : 3,5/5

Les + :

  • L’hommage à Joris-Karl Huysmans.
  • Sa capacité à rester insaisissable sur les sujets polémiques qu’il traite.
  • Son humour, son ironie.

Les – :

  • Le manque d’originalité dans la reprise de ses procédés habituels pour critiquer la société moderne.
  • Une écriture relativement simple et accessible à tous mais qui contraste avec des passages philosophiques plus ardus.

Soumission de Michel Houellebecq sort ce mercredi, et il n’en fallait pas plus pour susciter la polémique, répondant sans doute aux voeux les plus chers des médias pour commencer l’année 2015. L’auteur du prix Goncourt 2010 (La carte et le territoire) fait un retour habituel, donc très médiatique, avec ce roman de politique-fiction et d’anticipation. Mais que M. le Président se rassure, je n’ai pas paniqué en lisant ce livre. Je n’ai pas vomi non plus.

Le principal objet de controverse (il avoue « ne pas faire d’efforts pour l’éviter ») réside dans le paysage politique que nous dépeint Houellebecq : en 2022, le FN, Marine Le Pen à sa tête, est battu au second tour par un nouveau parti, la Fraternité musulmane, soutenu par un accord UMP-UDI-PS. Ces changements sont traduits à travers le regard de François, professeur à l’université qui a déjà goûté à tous les plaisirs : intellectuels avec son brillant mémoire sur l’écrivain Huysmans, charnels avec de nombreuses étudiantes dont il s’ennuie inéluctablement. Lassé de tout, François se retrouve alors confronté à la solitude et au néant qui constituent sa triste existence, et devient plus « inému » et « sec ».

Si la question politique est brûlante, elle n’est pas l’unique interrogation de l’auteur. Comme à son habitude (on pourra regretter un peu cette absence d’originalité), Houellebecq dresse un portrait grinçant de notre société consumériste et individualiste, non sans humour. Il s’agit en effet pour lui de s’intéresser à l’individu et à ses relations avec ses semblables. L’obsession de François d’être « quelqu’un », de « rencontrer quelqu’un » et sa hantise d’entendre cette expression dans la bouche de ses amantes laissent transparaître un profond malaise. Condamné à se battre avec un micro-ondes récalcitrant pour manger devant sa télévision une « langue de boeuf, caoutchouteuse mais convenable », et à se rassurer sur sa sexualité, grâce à Youporn ou aux interventions d’escort girls son existence lui laisse un goût amer et des envies suicidaires. Pour Houellebecq, cette absence de sens à donner à sa vie, l’insatisfaction perpétuelle de toutes les conquêtes, professionnelles ou affectives, sont autant de facteurs qui expliquent une résurgence de la religion dans notre société, et donc sa mutation.

Michel Houellebecq au journal télévisé de France 2 du mardi 6 janvier.

Michel Houellebecq au journal télévisé de France 2 du mardi 6 janvier.

Les premiers signes du changement politique et social apparaissent lorsque François disperse un groupe de jeunes maghrébins qui bloquent l’entrée d’une salle de cours, et ses réflexions cheminent vers le constat suivant : la Fraternité musulmane est de plus en plus représentée, quand l’Union des étudiants juifs disparaît peu à peu. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c’est finalement le contraste entre le climat angoissant qui précède les élections avec le calme et la prospérité apparents obtenus par le parti musulman. Les violences, les peurs (symbolisées par les fusillades ou le Géant Casino désert le soir) laissent place à une sérénité retrouvée : le chômage et la délinquance baissent, la famille redevient centrale : « La France retrouvait un optimisme qu’elle n’avait pas connu depuis la fin des Trente Glorieuses, un demi-siècle auparavant ».

Le quotidien de François est bouleversé : l’Education nationale est profondément repensée, les enseignants doivent se convertir pour exercer, et pratiquer la polygamie. Le personnage entame alors un parcours initiatique, dans ses échanges avec d’éminents professeurs convertis (notamment la figure centrale de Rediger), et son voyage symbolique, tentative presque comique par sa vacuité, sur les traces de Huysmans. Les voyages en train sont l’occasion de petites pointes d’humour sur la SNCF, ses TER et TGV, dans lesquels les toilettes débordent dans les couloirs et où les compartiments bagages se réduisent comme peau de chagrin ; des trains où le seul salut réside dans la réservation en Pro Première avec Wifi et prises de courant.

La transition est finalement presque douce. Avant les élections, François se promène dans le centre commercial Italie 2 et imagine les effets d’un parti musulman au pouvoir. Après les élections, il constate certains changements, attendus, mais met du temps à mettre le doigt sur un changement essentiel : les femmes ne sont plus en jupe. De cette apparente douceur naît une sensation de malaise. Se mêlent alors stéréotypes et réelles considérations sociales, politiques, religieuses et spirituelles qui conduisent François à interroger le professeur Rediger « Vous pensez que je suis quelqu’un qui pourrait se convertir à l’Islam ? ». Seul, avec derrière lui ses derniers travaux et donc son « amitié » avec Huysmans, la conversion semble être le meilleur moyen de finir tranquillement ses jours : il pourra enseigner, gagnera bien sa vie, et sera entouré de nombreuses femmes, à la fois filles, comme la Marthe de Huysmans, et femmes pot-au-feu, pour reprendre sa métaphore.

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Houellebecq se joue bien sûr de ses détracteurs : les clichés sont utilisés à bon escient ; son humour et son ironie en sont d’autant plus saillants. Comme il le dit lui-même, son roman est une anticipation d’une situation qu’il pense plausible, dans un futur sans doute plus éloigné que 2022. Catalogué d’islamophobie, il montre au contraire ici un parti musulman très modéré, et s’il dit s’appuyer sur des peurs existantes, il ne les provoque pas directement par son écriture.

Le personnage du président Mohammed Ben Abbes est intéressant à cet égard : loin d’être l’islamiste radical qu’on pourrait imaginer, il est décrit comme un homme ambitieux, cultivé, alliage d’Auguste et de Napoléon, cherchant à reconstruire une sorte d’Empire romain, et à déplacer le centre de l’Europe vers le Sud. Il contraste avec le premier ministre, François Bayrou, qui en prend pour son grade, décrit comme une sorte de Justin Bridou et d’Hanswurst (« Jean Sauscisse »), « parfaitement stupide », mais qui permet d’incarner l’humanisme que Mohammed Ben Abbes cherche à instaurer dans les esprits.

Car en effet ce que laisse malheureusement la polémique à l’écart, ce roman est aussi un hommage à Joris-Karl Huysmans, auteur de A Rebours, En Ménage, En rade ou encore Là-Bas, incarnation de la décadence. Si l’on parle de responsabilité, Michel Houellebecq a le mérite de mettre au coeur de son oeuvre un écrivain peu étudié aujourd’hui et d’établir ainsi une superbe filiation littéraire. François est des Esseintes, personnage d’A Rebours parodié et modernisé. Le dandy décadent laisse place à l’universitaire bobo à la dérive, mais la vacuité de leur existence est identique. Et de même que dans En ménage, François ne peut trancher sur sa vision de la vie de couple, entre la routine paisible et le refus du désespoir, de « la misère d’un coucher à deux, l’insomnie ou le ronflement d’un autre, les coups de coude et les coups de pied, la fatigue des caresses exigées, l’ennui des baisers prévus ! ».

Huysmans, pour qui, selon Barbey D’Aurevilly, il ne restait d’autres issues que « la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix », choisit la conversion au catholicisme. Face à l’Europe et les croyances à bout de souffle imaginées par Michel Houellebecq, la conversion au conditionnel de François s’apparente à celle de Huysmans. Teintée d’opportunisme mais également porteuse de sens  (jusqu’au bout Houellebecq ne tranche pas), elle représente finalement pour lui la « chance d’une deuxième vie », la « sortie du tunnel », suivant l’idée que « le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue ».

Emilie Weiss

Comments

  1. Max

    « Le personnage du président Mohammed Ben Abbes est intéressant à cet égard : loin d’être l’islamiste radical qu’on pourrait imaginer, il est décrit comme un homme ambitieux, cultivé, alliage d’Auguste et de Napoléon ». Il est justement ça le problème pour moi, c’est-à-dire que l’islam modéré pour Houellebecq c’est la polygamie, l’asservissement des femmes et la conversion forcée.

  2. Emilie

    Bien sûr il utilise clichés et raccourcis, ce qui a été accusé d’être islamophobe et dangereux par certains. Mais on peut aussi avoir la lecture de l’ ironie de l’auteur qui force le trait à dessein, et rend toute la lecture ambivalente et à double tranchant.

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