Mi Muñequita

© Fototeatro Elio Frugone Pina

« Que c’est bon l’insolence ! » annonce l’affiche de la Uruguay Trilogie. Adel Hakim, directeur du théâtre des quartiers d’Ivry (CDN d’Ivry) et Gabriel Calderón,  « l’enfant terrible » du théâtre  uruguayen né en 1982, signent une collaboration fructueuse autour de trois pièces du sud-américain. Mi Muñequita (Ma petite poupée), tragédie burlesque et sanglante, est mise en scène par Adel Hakim avec la compagnie chilienne de La Mala Nueva, avec laquelle il avait déjà eu l’occasion de travailler à l’Université Catholique du Chili. Jusqu’à la fin du mois d’octobre, la transgression est à Ivry.

 

Les plus :
– une mise en scène ciselée
– des interprètes à fond : chant, danse, acrobaties, positions sexuelles

Les moins :
– âmes sensibles s’abstenir.
– il faut y entrer. Pas facile pour tout le monde.

Note : 4 sur 5

Dario Augusto Cardona

Dario Augusto Cardona

Le théâtre latino-américain en veut. On ne sait pas vraiment à quoi. Sans doute à la mémoire douloureuse du continent ou à l’Eglise catholique qui corsète la société. Peut-être aux deux. Alors sur scène on transgresse les codes : codes sociaux, codes du langages, politiquement correct. En entrant dans la salle, on est frappé par le décor, noir et blanc: un canapé, un porte-manteaux, des toilettes, et assis sur une chaise, de dos, quelque chose (ou quelqu’un ?) qui ne bouge bas : salon classe moyenne d’Amérique latine. Ce décor est trop lisse, beaucoup trop lisse pour le rester.

Mi Muñequita, c’est l’histoire d’une adolescente de seize ans qui se met à parler comme une enfant de sept ans, crie, joue, pleure, et dialogue avec sa poupée. On se sait pas pourquoi. Elle s’agite, sa mère lui dit de se taire, le père ordonne à la mère de la fermer…et petit à petit tout s’éclaire : ou plutôt tout s’obscurcit. C’est une sordide histoire d’inceste, de vengeance et de coups bas, de viols, d’abus et de meurtres. La petite fille, qui n’en est plus tout à fait une, s’est réfugiée dans les bras de sa poupée pour vivre son traumatisme.

Commence une joyeuse danse macabre avec couteaux, hachoirs, pistolets sur fond de Dalida et de pop latino : l‘oncle viole la fille, alors le père tue l’oncle, mais sa femme l’assassine aux toilettes et alors la poupée pousse la fille au crime. Une cérémonie tantôt burlesque, tantôt carrément glauque, orchestrée tel M. Loyal par le domestique, sorte de satyre travesti et perché sur talons aiguilles qui annonce- en italien – les différentes étapes de la tragédie familiale. L’un après l’autre, il égrène les crimes avec un lancinant “Pero no es todo, hay un màs. Siempre hay un màs” (Mais ce n’est pas tout, il y plus. il y a toujours plus). On rit beaucoup : du père qui s’ennuie dans sa vie et bosse “comme un chien” toute la journée pour pouvoir, enfin rentré chez lui, lire le journal assis sur les toilettes ; de la poupée pousse au crime ; des affreuses scènes de meurtres dansées ; des noms donnés aux plantes du jardin en fonction des parties de cadavre enterrées dessous.

DR, Tous droits réservés

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Mais l’écriture de Calderón n’est pas que scabreuse. Le dramaturge sait décrire l’effroyable destruction d’une famille, petit à petit, insidieusement. Avec des clins d’œil  évidents à la tragédie et une maîtrise des ressorts dramatiques classiques, l’uruguayen laisse s’étendre son humour noir. Il montre le vernis qui se craquèle, les non-dits et l’échec du langage. Il montre le calvaire de la mère, la régression de la fille, la fureur du père. Il montre comment tout ce qui avait été construit pour faire bien, pour enterrer la violence et pour cacher l’horreur finalement s’effondre pour laisser s’immiscer le boueux, le sale, le puant. On est forcément bouleversé au moment où, tandis que la fille danse, tristement, sur porqué te vas”, la poupée (qui s’est animée) décrit le lent processus qui conduit à l’inceste : “on y pense, on y pense. Et puis un jour on y pense plus, et on le fait”. Jamais on n’a entendu Jeannette aussi terriblement.

Tout ceci est porté par une troupe exemplaire et une mise en scène affûtée. D’aucuns diront que ce n’est pas du grand théâtre. Alors oui, le premier quart d’heure peut être difficile. Oui, c’est bas, vil et parfois mesquin. Mais qu’on s’abandonne, rien qu’une heure et demi, à ce léger sadisme que nous offre Calderón : c’est diablement bon! Ceci n’est possible qu’au théâtre. Le peintre surréaliste chilien Roberto Matta disait : « Le devoir de l’artiste est de faire un art capable de révéler l’aspect subversif de la vie quotidienne. ». C’est exactement l’effet produit par Mi Muñequita, qui s’achève par un bel et ultime baiser de transgression. Que c’est bon l’insolence!

 Valère Clauzel

Mi Muñequita, de Gabriel Calderón. Mise en scène Adel Hakim
Spectacle en espagnol, surtitré en français
Au Théâtre des quartiers D’Ivry, dans le cadre de Uruguay Trilogie.
Studio Casanova, 69 avenue Danielle Casanova. (Métro Mairie d’Ivry)
10 euros (étudiant). Jusqu’au 19 octobre.

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