Merci pour ce moment Valérie

Les gens entrent doucement, le regard inquiet, les joues rouges. Ils se bousculent sans bruit, se piétinent sur la pointe des pieds, se murmurent des injures. Les premiers vont s’installer aux derniers rangs surélevés, puis les fauteuils se remplissent rapidement, et les derniers se retrouvent par terre. Personne ne se regarde, tout le monde s’épie. Les épaules sont tendues, les jambes croisées, les yeux levés vers la scène vide, où se promène un faisceau de lumière jaune depuis les coulisses, derrière les rideaux.

Et puis, tout à coup, elle est là. Elle passe une main à travers les rideaux, laisse paraître sa tête, ses bras, puis elle disparaît. Et d’un coup sec, arrache les rideaux. Elle apparaît toute entière, toute petite au milieu de la scène. Elle avance vers le public, en faisant claquer ses petits talons sur le sol gris, et traîne derrière elle une chaise en bois. Elle s’arrête, s’assoit doucement, tire un peu sur sa jupe. Elle passe une main dans ses cheveux, regarde vaguement la salle plongée dans l’obscurité. Et se met à pleurer.

marianne

Une femme apparaît derrière, les cheveux bruns longs et gras jusqu’aux hanches, la robe blanche décousue, un bonnet rouge miteux sur sa tête. Elle pose ses mains sur les épaules de Valérie et celle-ci se tait aussitôt.  Alors ? dit-elle avec un sourire niais. Qu’est ce que ça te fait cette histoire avec Julie ? Tu vas bien, Valérie ? Ca fait longtemps qu’on ne t’a pas vue ici. Tu sais, quand on est actrice, on ne peut pas abandonner comme ça. On est une troupe. On a des représentations à faire, de l’argent à gagner. Et puis, on devait répéter une scène ensemble, tu te rappelles ? Alors pour pas que tu te fasses virer, j’ai dit au metteur en scène que t’étais malade, que ce n’était pas de ta faute. Je t’ai bien défendue alors que la seule qui devrait avoir le droit de prendre congé maladie, c’est bien moi. Oui, la vieille Marianne est fatiguée, la vieille Marianne n’en peut plus. Je n’ai pas les cheveux blancs ni le dos courbé, mais dans mon corps, plus rien ne va. Tu sais, je pense que j’ai un cancer. Mais, après tout, c’est peut-être moi qui suis parano.

Tu sais, on est tous au courant. Oui, toute la troupe est au courant pour ton livre. Mais on ne l’a pas tous lu. Pour tout te dire, j’e n’en ai lu que vingt pages. En plissant les yeux parce que je ne vois plus rien. Faudrait qu’un jour vous vous cotisiez pour m’acheter des lunettes ! Oui j’en ai lu que vingt pages et j’ai déjà tout compris. T’es une femme trompée, t’es une femme blessée, ma Valérie. Je te comprends. Moi aussi j’ai surpris mon homme en moto chez une autre, mais ce n’était pas Closer qui me l’a dit, non. C’est moi qui l’ai vue, de mes propres yeux. Enfin, en plissant les yeux.

Valérie, tu sais, tu es virée. Mais tu vas nous manquer ici. On va devoir trouver une autre pour te remplacer. Certains ont dit qu’on pourrait mettre Julie à ta place, mais je m’y suis opposée. Elle a déjà un rôle dans la pièce, si elle te remplace, il faudra aussi la remplacer. Je m’y suis opposée en me disant que normalement j’ai un droit de veto. C’est vrai, c’est moi la doyenne ici, j’ai bien de le droit de choisir les acteurs avec qui je veux jouer. Mais, à vrai dire, le metteur en scène n’en fait qu’à sa tête. Peut-être même qu’il va tous nous virer et remanier toute la troupe. Tous, sauf moi bien sûr. On ne va pas se le cacher, s’il y a du monde dans cette salle, même au balcon, c’est parce que les gens viennent me voir. Je joue tellement mal la comédie que ça les fait rire.

Hadia Baïz

 

Merci Pour Ce Moment, Valérie Trierweiler                                                                                         Les Arènes, 2014, 20€

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