Marguerite – Xavier Giannoli

marguerite_4

Dans le cadre du Partenariat avec le PAF ! (Pôle Art Filmique), un membre de l’équipe vous livre un article sur le cinéma chaque semaine.

Marguerite Dumont, riche et solitaire, ne sait pas qu’elle chante mal. Mais après tout, dans sa grande demeure provinciale où elle convie les membres des associations qu’elle soutient, personne ne s’en préoccupe. Elle peut casser les oreilles de tout le monde, du moment que le chèque est signé en bout de course. Quant à son époux, il pourra toujours inventer une panne d’automobile pour éviter le massacre, et la honte de soutenir le regard des autres.

Méprisée par la vieille garde, adulée par les dadaïstes, et finalement prise en pitié par tous, Marguerite Dumont ne sera jamais heureuse, pour sûr. Elle ne vit que pour sa musique, une construction qui subsiste sur un mensonge que le monde accepte en fin de compte de maintenir autour d’elle. Jusqu’à ce qu’elle décide d’organiser un véritable concert, en dehors de sa bulle parallèle. C’est là que le bât blesse.

Ni comique, ni tragique, une trop rare Catherine Frot incarne Marguerite corps et âme, jusque dans le frémissement de ses lèvres ou ses globes oculaires agités de tremblements. Femme sur le fil, toujours capable de sombrer dans une douce folie, elle oscille entre naïveté et obsession, drôlerie et instabilité. Et si elle en savait plus qu’elle ne voudrait le faire croire, cela ne surprendrait guère personne. Cette mécène du dimanche qui pose pour l’objectif aux côtés des rapaces qui la plument pourrait-elle mener la danse ? Difficile en effet d’avaler cette histoire de candeur éternelle, car comme le précise le personnage de Christa Théret (qui ici meuble malheureusement l’écran plus que le reste), une bonne chanteuse entend toujours sa voix.

Marguerite, on l’entend. Mais qui sait l’écouter ? Le dilemme est dans cette tension, ce paradoxe qui permet à chacun de capter des sons en permanence, mais d’en isoler une grande part, qui ne parvient jamais totalement à la conscience. La voix de Marguerite, sa personne, ses rêves, ne touchent jamais rien. Elle s’en meurt, se consume de ne pouvoir même attirer sur elle l’affection d’un mari auquel elle a tout sacrifié, sans qu’il n’en veuille rien faire.

Encadrée par une photographie lumineuse et quelques seconds rôles inspirants, cette fable de la souveraine et de ses tristes flatteurs prend aux tripes à la manière d’un thriller à suspense. L’absurde projet de la chanteuse à casseroles ne pouvant qu’amener un désastre, on s’étonne à espérer un miracle, qui se produit effectivement à l’écran dans un intervalle suspendu de dix secondes. Plus dure sera la chute, et pour elle, et pour nous, scotchés à nos fauteuils, perplexes et surpris par notre propre empathie pour une femme pourtant navrante d’obstination.

Pourtant, ce n’est pas tant le regard des autres qui nous tue, mais la confrontation à notre propre regard qui nous achève, et le décalage entre la personne que l’on croit être et celle que l’on est. C’est lorsqu’elle s’oblige à être honnête avec elle-même que Marguerite perd le fondement même de son existence. Marguerite… Prénom évidemment chargé de sens, celui de la Marguerite de Faust, qui « n’était plus elle » en se voyant si belle en un certain miroir.

Deux Marguerite qui damnent leur âme. Et qui, dans cette aliénation fondamentale qui confine au délire, produisent dans leur parenté intellectuelle l’un des plus grands films français de cette année, et peut-être de la décennie. Une réalisation majeure, qui redonne au titre de chef d’œuvre toute sa dignité et sa légitimité.

Marguerite, de Xavier Giannoli, sorti le 16 septembre 2015, toujours à l’affiche (courez-y !)

Avec Catherine Frot, Michel Fau, André Marcon, Christa Théret

Thomas Busciglio

Leave a Reply