Marguerite – Xavier Giannoli

Sans titre

Quand tout n’est que discours : 4/5 Artichauts

Le pitch, inspiré d’une histoire vraie, était tout à fait cocasse : l’histoire d’une aristocrate mélomane désirant embrasser une carrière musicale alors qu’elle chante faux, terriblement faux. On voit aisément comment une comédie légère aurait pu en sortir.

Mais Xavier Giannoli est loin de n’aspirer qu’à nous faire rire. Cela frappe dès le début du film, où les personnages sont ambigus d’entrée de jeu. Bien qu’il soit délicat de déterminer avec précision les motivations de tous ces individus, l’hypocrisie est omniprésente dans l’entourage de Marguerite. Que ce soit pour profiter de sa grande fortune, pour ne pas déstabiliser la pauvre femme dont c’est la seule passion, pour s’amuser ou pour des raisons encore plus obscures, Marguerite est encouragée de tous côtés à poursuivre sa carrière. Ce pesant secret qui unit ses proches donne naissance à des savoureux dialogues à double sens, comme lorsque le mari de Marguerite demande à celui qui deviendra son professeur de chant s’il a bien « compris la situation ».

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Le microcosme qui gravite autour de Marguerite obéit finalement à la même logique que la société, et plus particulièrement celle de la musique. Comme la vie de Marguerite, le monde de la musique est agencé par des mensonges et des petits arrangements.  Marguerite n’a accès qu’à une vérité reconstruite par les soins de son majordome, qui lui dissimule tous les articles qui la déprécient et ne lui donne à lire que ceux d’un critique d’art maître de l’ironie qui parvient par des habiles tours de langage à se rire de Marguerite entre les lignes. Alors que l’on attend de la critique qu’elle juge avec objectivité, nous voyons ici combien celle-ci est biaisée, construite. Le fameux critique refuse de parler d’une chanteuse talentueuse pour des raisons des plus personnelles. A l’opéra, on apprend qu’il existe un réseau d’applaudisseurs à la demande, payés pour venir à la rescousse des œuvres les plus mauvaises. Qu’importe le talent, la beauté, tout se tarifie, tout se monnaye, et l’on peut faire tout dire à tout le monde. Les mensonges de tous construisent une nouvelle réalité sur laquelle on en vient à s’accorder. A force de ne pas dire qu’elle chante faux, ceux qui ne l’ont jamais entendu s’invitent à ses récitals. Si certains personnages sont dépassés par l’ampleur que prend le mensonge, d’autres sont moins rongés par les scrupules. Tous néanmoins sont arrivés à un point de non retour où révéler la vérité est devenu trop difficile car elle implique trop.

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Bien que certains passages forcent un peu le trait – notamment la répétition de la panne de voiture, un peu lourde -, le film traite son sujet avec sobriété. La souffrance de Marguerite n’est jamais montrée frontalement mais elle n’en est que plus intense dans son regard. La performance de Catherine Frot mérite d’être saluée car elle incarne avec justesse ce personnage fragile et tragique. Si les décors ne sont pas merveilleux, ils donnent à lire la solitude de l’aristocrate.

Au bout du compte, la plus comique n’est pas véritablement Marguerite ; tout le monde fait rire à sa façon, par son comportement étrange, désuet, ou inadapté. La galerie de personnages est particulièrement intéressante et apporte une densité au film. Qu’il s’agisse du vieux chanteur d’opéra extravagant, du jeune artiste anarchiste, du critique ambigu, ou du mari attaché et désespéré par sa femme, tous sont dotés d’une personnalité à la profondeur rare.

Marguerite n’est donc pas une bête de foire comique, mais plutôt une figure tragique – en partie à ses dépens. Tel le cygne, dont le chant est plus beau à l’approche de la mort, Marguerite est comme touchée par la grâce l’espace d’un instant sur la scène de l’opéra, où elle chante subitement juste avant de s’écrouler.  On peut certes regretter que le film s’achève au moment où elle apprend la vérité, ne permettant pas ainsi de voir quelles seront les conséquences psychologiques de ce choc. Mais cela n’est finalement que la continuité du traitement pudique de cette étrange histoire qui évite ainsi d’être ridicule.

Juliette Le Guillou

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