Mapplethorpe-Rodin – Culte du corps : le parfait et l’imparfait

Autoportrait de Mapplethorpe et Portrait de Rodin

Que pouvaient avoir en commun le sculpteur du Penseur, et le photographe qui célébra, au plus près, le sexe masculin ? C’est à Judith Benhamou-Huet, l’une des commissaires de l’exposition avec Hélène Pinet et Hélène Marraud, que vient l’idée de rapprocher ces deux artistes, qu’un siècle sépare. L’évidence d’abord : deux dandys collectionnant amantes et amants, deux provocateurs se jouant de leur public. Tous deux célèbrent le corps humain, qu’ils le façonnent de leur main, ou de leur focale. Photographie et sculpture s’entremêlent, se confondent : preuve à l’appui avec les cent-deux clichés et cinquante statues rassemblés au Musée Rodin jusqu’au 7 septembre. Noir et Blanc, Tension et Mouvement, Erotisme et Damnation…le dialogue entre les deux artistes naît de sept thématiques, souvent l’alliance d’antonymes, à l’image des deux hommes.

Les + :

–      La vision plus complète du travail de Mapplethorpe : de nombreux clichés de nus féminins, dont ceux de Lisa Lyon.

–      Le rapprochement très pertinent entre la photographie et la sculpture

–      Le cheminement thématique clair et concis

Les – :

–      La répartition inégale entre les deux artistes

–      La dernière salle dont l’accrochage choisi laisse un peu sur sa faim

Note de l’Artichaut: 4/5

 

Alors Mapplethorpe se ferait sculpteur maintenant ? Et bien oui, presque. La matière est omniprésente, transcendant la surface plane des clichés. Sur le fond noir devant lequel posent ces modèles, se détachent les moindres grains de l’épiderme, le duvet de chaque parcelle de chair. Plus frappant encore, les modèles, pourtant bien vivants, tiennent plus de la divinité grecque que de l’être humain. Voyez Ajito (1981).

Ajito (1981), Mapplethorpe

Ajito (Mapplethorpe, 1981)

Ces Apollons n’ont rien de réaliste : chaque muscle se dessine, tendu, saillant, révélant les veines sous la peau. Des nus, l’on retient surtout l’érotisme qui s’en dégage. Le vêtement devient objet de subversion : le drapé n’est qu’un cadre pour mieux orner l’exubérance des sexes. Le désir est mis à nu, sans pudeur ni subtile métaphore : sexes dressés au centre de l’image, positions suggestives – osons l’euphémisme ! -. A côté de la toison de Lisa Lyon, que découvre son large jupon relevé – cliché introuvable sur la scène, les curieux se déplaceront – , les couples saphiques – Femmes damnées, avant 1890, plâtre, 20 x 29 x 12,1 cm- de Rodin paraissent certes bien chastes au spectateur du 21ème siècle.

avant 1890, plâtre, 20 x 29 x 12,1 cm, Rodin

Femmes damnées (Rodin, avant 1890, plâtre, 20 x 29 x 12,1 cm)

Le rapprochement des deux artistes étonne toutefois : l’idole de Mapplethorpe n’était donc pas Michel-Ange ? Nulle mention, dans ses biographies, du père spirituel qu’on lui prête aujourd’hui. Et pour cause, s’il s’agit d’un dialogue entre père Rodin et fils Mapplethorpe, celui-ci tourne vite à la dispute…D’un côté le Romantique échevelé, de l’autre le perfectionniste néo-classique. Rodin cultive le mouvement là où Mapplethorpe fige son sujet. La légende dit que le sculpteur barbu se délectait des erreurs qui surgissaient de ses blocs de marbre, il leur laissait place, tout comme il accueillait le mouvement dans ses statues « car dans la réalité le temps ne s’arrête pas »  – Auguste Rodin, Génie funéraire, vers 1898, bronze, 85,7 x 39 x 32 cm – .

Génie funéraire, vers 1898, bronze, 85,7 x 39 x 32 cm, Rodin  Bill T. Jones, (1985), Mapplethorpe

Génie funéraire, (Rodin, vers 1898, bronze, 85,7 x 39 x 32 cm)
Bill T. Jones, (Mapplethorpe, 1985)

Une aberration pour le photographe qui aimait figer ses modèles et suspendre le temps – Robert Mapplethorpe, Bill T. Jones, 1985 -. Les siècles sont trompeurs : c’est bien le New-Yorkais du trash, l’enfant des années 70, le grand classique des deux. Rien n’est laissé au hasard chez ce plasticien : le moindre défaut du corps est éradiqué aux retouches.

Animer la pierre ou figer la vie, le conflit semble insoluble… C’est en cela que la pertinence du rapprochement des deux artistes naît des contrastes qu’il en ressort. Un seul regret pour la jeune initiée BDA qui découvre ce face-à-face : le vieux monsieur Rodin, qui accueille son cadet dans sa propre demeure, dialogue moins qu’il ne sert de contre-point. Les textes qui accompagnent le cheminement de l’exposition centrent majoritairement leur réflexion autour du travail du photographe. L’éphémère liaison de Madame la Sculpture avec Madame la Photographie permet d’éclairer ces deux arts sous un jour nouveau, et de montrer que malgré le relief de l’un et la planitude de l’autre, la frontière est tangible. Pour Mapplethorpe, la photographie était « le médium parfait » pour « une époque où tout allait vite ». Il admet lui-même : « si j’étais né il y a cent ou deux cent ans, j’aurais été sans doute sculpteur, mais la photographie est une façon rapide de voir et de sculpter. ». Comparez L’Homme qui marche (Auguste Rodin, bronze, 1907) et Michael Reed (Robert Mapplethorpe), et vous le croirez aisément…

 Michael Reed (Robert Mapplethorpe,1987) L’Homme qui marche (Auguste Rodin, bronze, 1907)

Michael Reed (Robert Mapplethorpe,1987)
L’Homme qui marche (Auguste Rodin, bronze, 1907)

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