MANNEQUIN D’ARTISTE, MANNEQUIN FÉTICHE. Pratiques et fascination dans l’atelier d’artiste.

Anonyme, Italie,
Mannequin néoclassique, vers 1810 Bois et articulations de métal, tête et corps peints à l’huile
Accademia Carrara, Bergame
© Comune di Bergamo - Accademia Carrara

Après le succès de l’exposition ‘Mannequin, le corps de la Mode’ à la Cité de la Mode et du Design en 2013, c’est au tour du musée Bourdelle d’explorer l’univers surprenant du mannequin – cette fois-ci inanimé et artificiel -, oscillant entre objet d’illusion au service du réalisme et sujet de la représentation elle-même dans d’habiles mises en abymes de la création.

Assurément une des expositions les plus insolites du moment à Paris – et une des meilleures ! -, ‘Mannequin fétiche, mannequin d’artiste’ consacre la réouverture du Musée Bourdelle après huit mois de travaux et couvre en 160 œuvres l’histoire et les métamorphoses du mannequin désarticulé : de son utilité dans l’art de la composition à sa relation ambivalente avec l’artiste, de son aspect sommaire à son réalisme croissant – faisant de lui une œuvre d’art à part entière, un avatar de la perfection physique, un symbole subversif de la modernité et un objet de fantasme.

Les + / – :

  • La scénographie, sombre et épurée, évoque l’atmosphère intime et ineffable de l’atelier d’artiste et se révèle aussi troublante que l’exposition ; le spectateur avance dans un clair-obscur inquiétant sans présager de ce qui l’attend au tournant.
  • Un indéniable aspect ‘cabinet de curiosité’, avec des sections chronologico-thématiques disparates, qui n’entravent pourtant pas le dynamisme de la visite.
  • L’exposition va à l’essentiel avec peu d’œuvres : leurs résonances métaphysiques (De Chirico est d’ailleurs exposé !) interrogent l’artifice et l’illusion, le vraisemblable et le surréel dans le processus de création, mais aussi l’érotisation du corps inerte – exposé, affublé et fardé, muet et malléable, en un mot, soumis -, et son corollaire fétichiste, le ‘pygmalionisme’… 

Note : 5 / 5 artichauts

Alan Beeton 1880-1942 Sans Titre, Reposing II, vers 1929 Huile sur toile, Collection Particulière, Londres © Beeton Family Estate

Alan Beeton (1880-1942)
Sans Titre, Reposing II, vers 1929 Huile sur toile,
Collection Particulière, Londres © Beeton Family Estate

Dans un ambitus très large qui va de Gainsborough à Kokoschka en passant par les préraphaélites et Man Ray, l’exposition explore tout d’abord la fonction accessoire du mannequin – outil universel -, sa commercialisation depuis la Renaissance et son incidence dans la médecine (de l’anatomie à l’hystérie). Puis vient le plus envoûtant, une variation autour de l’inquiétante étrangeté (‘das unheimliche’), thème des Romantiques allemands repris par Freud et intraduisible en français, employé pour parler d’un quotidien qui n’est plus rassurant. Autrement dit, le vertige insidieux qui peut nous saisir à la vue d’un objet coutumier devenu tout à coup menaçant…comme ces mannequins tapis dans leurs vitrines aux lumières crues qui, la nuit, semblent suivre du regard le passant égaré…

On ne peut s’empêcher de penser aux mannequins maléfiques du premier épisode de Doctor Who, à Chucky, ou plus récemment Annabelle, surtout en découvrant cette poupée rare d’Edison, première poupée parlante dont l’échec commercial fut retentissant parce qu’elle faisait peur aux enfants par sa voix sépulcrale (par chance, on peut désormais l’entendre sur internet http://www.nytimes.com/2015/05/05/science/thomas-edison-talking-dolls-recordings.html?_r=0 ).

Thomas A. Edison 1847-1941 Poupée phonographe Edison, 1890-1900  © Collection particulière, Norvège

Thomas A. Edison (1847-1941)
Poupée phonographe Edison, 1890-1900
© Collection particulière, Norvège

L’exposition offre in fine un voyage extraordinaire aux frontières du réel qui laisse pensif et rêveur. Face à ces pantins et autres poupées, à l’instar de Colette dans Le second métier de l’écrivain, comment être certain « que leur gorge aimable n’ait pas, sous la soie, respiré… »

Juliet Copeland

Musée Bourdelle

18 rue Antoine Bourdelle

75 015 Paris

www.bourdelle.paris.fr

01 49 54 73 73

Fermeture lundi et jours fériés.

Tarifs : 6 ou 9 €.

Jusqu’au 12 juillet 2015

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